L’État-succursale: un sérieux avertisemment

Il y a quelques mois paraissait chez VLB L’État-succursale, publié par Simon-Pierre Savard-Tremblay (transparence totale : c’est un ami que l’on surnommera SPST dans le cadre de cet article). Avec plaisir, j’ai effectué une petite revue de cet essai.

Présenté avec l’une des plus belles et évocatrices pages couvertures qu’il m’ait été donné de voir, on comprend tout de suite où se dirige l’auteur : l’État n’est qu’une succursale d’une chaîne où tout est normalisé, décidé par des instances éloignées… aucune place pour les particularismes ou les choix de l’opérateur de succursale.

En effet, l’essai de SPST en est un qui traite de plusieurs facettes d’une même problématique que rencontrent de plus en plus des États de par le monde : la dépossession de leur souveraineté.

Ici, même s’il y a un lien à faire avec ce que l’on désigne comme la souveraineté au Québec — l’accession au statut de pays par le Québec —, il ne s’agit pas de cette souveraineté que SPST aborde dans son essai. Plutôt, il s’agit de la souveraineté au sens large, c’est-à-dire la capacité de l’État d’agir pour et au nom des citoyens dans les domaines d’intérêt public. Dans ce cadre, la souveraineté est autant pertinente pour le Canada et le Québec. SPST s’y attarde et son essai regorge d’illustrations concrètes.

SPST démarre en revisitant l’histoire du Canada afin d’y faire ressortir que ce pays est avant tout né d’une volonté mercantile. Lorsque l’on prend le temps de regarder le tout attentivement, il est difficile de voir les choses autrement. Par la suite, l’auteur nous amène à travers les méandres du long mais constant désengagement de l’État dans l’économie. SPST identifie le 2e mandat de Robert Bourassa comme le début de cette cascade et les exemples fournis sont nombreux. On y aborde les cas de la Caisse de dépôt et d’Hydro-Québec, qui ont tous deux complètement cessé les missions de développement économique du Québec au profit… de la course aux profits. La question de l’éducation universitaire y est aussi touchée. À prime d’abord, on pourrait croire qu’il s’agit d’un domaine qui a peu avoir avec la perte de souveraineté, mais SPST démontre bien le contraire : les universités délaissent de plus en plus la recherche fondamentale — où les chercheurs sont libres — vers des mélanges des genres où la liberté disparaît à petit feu. SPST dénonce aussi les mécanismes de libre-échange exacerbé auquel le Québec est soumis sans vraiment trop recueillir son approbation et qui mine sa liberté de choix.

C’est tout ça que Simon-Pierre désapprouve et appelle à une démission politique. À partir du moment où les États — donc les élus qui les contrôlent — décident en toute connaissance de cause et volontairement de se départir de leur capacité à agir, il s’agit d’une démission.

SPST nous appelle donc à trois constats. La première est de nous rendre compte que les États, dont le Québec, laissent aller leurs pouvoirs depuis 30 ans, souvent le couvert de la modernité et des « obligations » du contexte mondial. SPST démontre qu’il y a en effet une situations planétaire encouragée par une « overclass » globalisante, mais que surtout une partie des élites politiques québécoises s’en sont servi pour un peu tout et n’importe quoi. La 2e conclusion est la suivante : le Québec est particulièrement impacté par cette démission politique. On l’oublie trop souvent, mais le Québec n’est pas un État complètement souverain, mais tributaire de l’avenir d’une société distincte. Dans ces conditions, la perte de souveraineté est cruellement ressentie. Le troisième constat, et c’est tout le message de SPST, est que si les renoncements au pouvoir étatique se décident par les élus, le contraire est aussi vrai. Rien n’est inéluctable, même si des forces d’une grande ampleur poussent dans la même direction.

Bien évidemment, je ne laisserai pas SPST s’en tirer sans quelques critiques : cela serait trop facile !

La première concerne le fait que notre auteur semble tirer sur tout ce qui bouge plutôt que de se concentrer à démontrer sa thèse. Qu’est-ce que j’entends par là ? On a parfois l’impression que SPST prend prétexte de sa thèse — qui concerne essentiellement la perte auto-infligée de souveraineté de légiférer — pour écorcher ou tenter de lier celle-ci à des phénomènes dont la pertinence dans l’étaiement de sa thèse est discutable. On pense notamment à la judiciarisation toute canadienne du politique. Si elle est néfaste, on peine à la relier à « l’Overclass » mondialisée. Les Canadiens en ont fait le choix il y a 35 ans, bien avant les nombreux traités de libre-échange ou la remise en question du modèle universitaire. De même, l’accessibilité à l’école et les bulletins non chiffrés ont peu de liens avec le thème général de l’essai: c’est le cas de tout le chapitre sur lesdites « utopies compensatrices ».

Je peux toutefois comprendre cette tentation digressive : j’ai parfois fait la même chose avec mon premier essai !

Autre écueil, selon moi, du camarade SPST : il y a cette tendance, chez l’école des sociologues dits conservateurs de l’UQAM (dont Mathieu Bock-Côté est le plus éminent représentant), à tirer des conclusions et/ou des inférences à partir d’exemples qui peuvent être anodins ou isolés. Ces arguments se résument souvent à « comment ne pas voir que l’élément X [qui n’a peut-être aucune représentativité d’un mouvement] est une représentation de l’élément Y [qu’incidemment je veux dénoncer] ? ». Cela conduite parfois à des raccourcis ou des conclusions qui ont des assises bien faibles. L’essai de SPST en contient quelques-uns et cela diminue la portée de certains arguments.

Qu’à cela ne tienne, ma recommandation sera simple : si les débats entourant les effets de la perte volontaire de souveraineté telle que pratiquée par les élus vous intéressent, achetez le livre. Appliquée au Québec, l’analyse de SPST nous montre d’un œil nouveau les transformations qui affectent notre capacité à décider pour nous-mêmes dans des domaines névralgiques. Pour une province qui est le siège d’une société distincte, les phénomènes décrits par SPST ne sont pas rassurants.

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