La convergence PQ-QS : un dialogue de sourds qui s’ignore

Depuis son élection comme chef du Parti Québécois, le 7 octobre dernier, Jean-François Lisée semble avoir fait de la « convergence des forces progressistes » l’un de ses principaux objectifs politiques. L’idée d’un front électoral uni pour faire face au PLQ fait son chemin depuis plusieurs années parmi les observateurs et militants des partis politiques concernés. L’ancien chef péquiste Pierre Karl Péladeau avait lui aussi fait du rapprochement avec Québec solidaire et Option nationale l’une de ses priorités. L’imminence d’une élection partielle dans Verdun, une circonscription jugée « prenable », semble toutefois pousser le nouveau chef du PQ à vouloir précipiter les choses. Une première expérience de « convergence » pourrait donc voir le jour à l’occasion de cette élection partielle.

À première vue, le peu d’enthousiasme montré par Québec solidaire face à la proposition du Parti Québécois peut sembler étonnant. Comment les solidaires peuvent-ils préférer l’élection presque assurée d’un député libéral à celle d’un candidat appuyé conjointement par eux et par le Parti Québécois ?

Certains modèles théoriques de positionnement spatial des partis politiques peuvent aider à répondre en partie à cette énigme. Empruntés aux sciences économiques à la fin des années 1950 par le chercheur Anthony Downs, les modèles de positionnement spatial des partis politiques se sont développés dans les années 1970 grâce entre autres aux travaux de Ian Budge et de David Robertson et sont à la base d’exercices exhaustifs de codage statistique des plateformes électorales que les principaux partis politiques en Occident ont publié depuis la deuxième moitié du XXe siècle.

Ces modèles permettent de positionner les partis politiques dans un espace cartésien structuré autour d’un ou de plusieurs axes représentant les principaux enjeux — ou clivages — qui animent le débat politique.

Depuis une dizaine d’années, cette méthodologie est parfois utilisée pour schématiser l’espace politique québécois. Pensons notamment aux travaux de François Pétry de l’Université Laval, à ceux de l’auteur de ces lignes dans son mémoire de maîtrise à l’UQAM ou encore à la Boussole électorale de Radio-Canada. Les représentations utilisées dans cet article sont toutefois approximatives et visent simplement à appuyer le propos, bien que leur logique repose sur les modèles évoqués plus haut.

On peut d’abord légitimement supposer que l’espace politique québécois de 2016 ressemble plus ou moins à ce qui est illustré à la figure 1. L’axe gauche-droite sépare les partis sur les questions socioéconomiques traditionnelles (primauté à la liberté économique individuelle ou encore à la redistribution équitable de la richesse), alors que l’axe nationaliste oppose essentiellement l’idéal d’une nation bâtie autour du territoire ou de l’État québécois à celle d’une nation canadienne, sans reconnaissance particulière des spécificités du Québec.

Ainsi, le Parti Québécois et Québec solidaire se partagent l’espace « souverainiste de gauche », alors que la CAQ et le PLQ se retrouvent à droite, avec un faible penchant nationaliste, du côté du Québec dans un cas et du côté canadien dans l’autre.

figure1

À partir de cette image de base de l’espace politique québécois, la prise en considération de certaines variantes des théories évoquées plus haut nous permet d’introduire dans le modèle la notion d’importance relative, pour chaque parti, voire pour chaque militant ou chaque électeur, des différents enjeux qui composent le débat politique dans son ensemble.

Ainsi, tous les enjeux qui animent le débat politique n’ont pas tous un poids équivalent dans la balance lorsque vient le temps de faire des choix politiques. Plusieurs souverainistes ne peuvent, en toute conscience, voter pour un parti fédéraliste et vice-versa, et ce, même s’ils peuvent être en accord avec leurs propositions sur d’autres questions. Pour d’autres, l’appui d’un parti au développement de l’industrie pétrolière, par exemple, peut anéantir les chances qu’ils appuient ce parti aux élections.

On peut donc supposer que l’espace politique illustré à la figure 1 est théorique et présuppose un poids équivalent des deux principaux axes. Mais chaque acteur analyse-t-il la situation à partir de ce même portrait de base ? Nous pouvons aisément supposer qu’il n’en est rien.

Du point de vue du PQ de Jean-François Lisée, par exemple, il peut sembler évident qu’une alliance avec Québec solidaire est tout à fait logique, car, croient-ils, le PLQ et la CAQ se situent tellement loin de leur propre position. Le fait que ces partis adverses se trouvent dans les quadrants de droite et qu’ils n’aient aucun appétit pour la souveraineté rend leur défaite prioritaire pour le PQ. Bref, être dans le quadrant de gauche, mais surtout être souverainiste est si important pour le PQ que leur analyse politique est basée sur une version « distortionnée » de l’espace politique, qui ressemble davantage à ce qu’on retrouve à la figure 2.

figure2

En adoptant cette vision des choses, il est clair qu’il existe deux groupes de partis politiques au Québec : les souverainistes de gauche d’un côté et les « nationalistes mous »/fédéralistes de droite de l’autre. D’où la proposition du chef péquiste qui semble être pleine de bon sens pour plusieurs.

Or, qui dit que Québec solidaire, leurs députés, leurs militants et leurs électeurs voient les choses d’une même façon ? Pour eux, la position de centre gauche du PQ est peut-être trop peu convaincante, trop « à droite », pour rendre leur offre d’alliance attrayante. La lecture politique de Québec solidaire pourrait en effet ressembler à ce qui est illustré à la figure 3. Il y aurait donc au Québec, selon la lunette de QS, trois partis plus ou moins centristes, beaucoup plus à droite qu’eux, dont un est souverainiste. Mais pour Québec solidaire, leur positionnement dans l’espace politique est tellement éloigné de celui du PQ sur les questions socioéconomiques qu’un candidat commun devrait être beaucoup plus à gauche que ce que le PQ est probablement prêt à accepter.

figure3

Qui donc a raison ? Tout le monde et personne à la fois. Tout dépend de chaque acteur en cause et des enjeux que ceux-ci jugent prioritaires, qui sont au cœur de leurs idéaux et de leurs motivations politiques.

L’erreur commise par les péquistes dans ce dossier est d’avoir omis, avant toute chose, de définir adéquatement les bases et les objectifs de cette providentielle « convergence ». D’abord « souverainiste », le nouveau chef péquiste l’a rebaptisée « progressiste », ce qui peut contribuer à en confondre plus d’un. Quels sont, bref, les objectifs et les aspirations de cette alliance, au-delà de « battre les libéraux » ? Encore une fois, quels sont les enjeux prioritaires qui sont au cœur de l’action politique des futurs représentants de cette convergence ?

De la part de Québec solidaire, on pourrait espérer une certaine dose de pragmatisme politique. On ne peut nier les effets du mode de scrutin actuel qui rend une victoire du PLQ quasi inévitable dans la prochaine élection partielle à Verdun. Ceci dit, le clivage gauche-droite qui sépare Québec solidaire du PQ est-il si crucial, si important, si au centre de leur engagement politique qu’il les pousse à cautionner de facto une victoire libérale dans Verdun ? Après tout, la proposition de Jean-François Lisée qu’un éventuel député issu de la convergence s’occupe de dossiers communs comme la revendication d’une hausse du salaire minimum à 15 $ de l’heure devrait normalement être attrayante pour bon nombre de solidaires.

La figure 3 est peut-être aussi, d’emblée, un mauvais postulat. Est-ce réellement la distance gauche-droite entre le PQ et QS qui rebute ces derniers ou est-ce l’imbuvable débat « identitaire », qui deviendrait, indépendamment de l’axe nationaliste, un troisième axe structurant l’espace politique québécois et incidemment, beaucoup plus déterminant que les deux autres axes pour une portion importante des solidaires ? Encore là, il y a lieu pour les solidaires de se poser la question : quels sont les enjeux prioritaires qui sont le moteur des motivations et de l’action politique de leurs militants et surtout, de leurs électeurs ?

Tant du côté du PQ que de QS, un certain exercice d’introspection est donc de mise afin d’identifier une base de collaboration claire et solide sur laquelle il puisse être possible mener des discussions de rapprochement qui soient viables.

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