Passer outre les réflexes pavloviens ou pourquoi il faut donner une chance aux « Orphelins politiques »

Par Jocelyn Caron

Sous les eaux sommes toutes calmes de notre marasme politique national, les remous se font de plus en plus sentir. C’est tout à fait normal lorsqu’un régime vieillit. C’est encore davantage normal lorsque l’opposition au régime est plus divisée que jamais dans l’histoire récente du Québec.

Dans ce sourd bouillonnement, le Devoir annonçait le 26 mars dernier qu’un groupe, les « Orphelins politiques », allait se réunir pour fonder un parti politique. Outre que la fondation d’un parti n’est pas la finalité de ce mouvement, cette annonce a provoqué la plus massive volée de bois vert politique des dernières années : les critiques ont plu, avec une violence rare[i].

Pourtant, la thèse de l’essai du fondateur – pour ceux qui se sont donné la peine de le lire – de ce mouvement, Paul Saint-Pierre Plamondon est assez simple. Les libéraux ont tellement saccagé l’État et les points de repère des Québécois comme la langue française que la confiance de nos concitoyens envers nos institutions est à son plus bas : la souveraineté n’est pas possible dans ces conditions. Québec Solidaire et la Coalition avenir Québec ne seront jamais des options politiques viables. Le PQ? Pas pour l’instant, peut-être plus jamais. En attendant, le Québec recule à tous les niveaux et courir après la tenue d’un référendum sur la souveraineté est peut-être contre-productif et surtout la recette pour générer l’échec final sur la question. En définitive, Paul Saint-Pierre Plamondon se définit comme un Lévesquiste avant tout.

Hérésies? On a déjà vu pire dans le domaine. Les critiques ont tout de même fusé. En quoi consistent-elles?

La plupart ont avancé que la division du vote francophone serait néfaste pour le Québec. J’en suis. Cependant, ces critiques ont oublié que le vote francophone est déjà divisé, fracassé et que ce n’est pas la faute d’un mouvement qui n’existe pas encore. Surtout, personne n’a avancé de raison qui devrait pousser les Orphelins à joindre la CAQ, QS ou le PQ. Il me semble que montrer que l’alternative — joindre un parti politique existant — est une meilleure option serait déjà un début d’argument visant à convaincre les Orphelins de l’erreur de leur réflexion. Sur cet aspect, un retentissant et assourdissant bruit de mouche s’est fait entendre.

D’autres croient que Paul Saint-Pierre Plamondon ne serait qu’une autre version de Mélanie Joly mue par l’ambition personnelle : ils se trompent gravement. Quand même bien Saint-Pierre Plamondon et Joly ont fait partie les deux de Génération d’idées, l’antipathie entre les deux personnages est réelle, parce qu’ils représentent deux conceptions radicalement différentes de l’engagement politique. Ceux qui en doutent peuvent écouter cette émission de Michel Lacombe où les deux étaient invités (à partir de la 4e minute du segment de la table ronde). Ou encore lire leur essai respectif pour constater qu’un est un ramassis de lieux communs qui ne peut même pas prétendre au titre de prêt-à-penser, alors que l’autre est une thèse politique en bonne et due forme, publié chez un éditeur sérieux (le même que certains de ses contempteurs d’ailleurs).

D’autres ont évidemment voulu faire de ce mouvement « un parti fédéraliste ». À ce que je sache, le mouvement n’existe pas encore : comment pourrait-il se cataloguer fédéraliste? Soit dit en passant, la question constitutionnelle ne doit plus être traitée de manière binaire. Exprimer l’idée selon laquelle on ne doit pas faire de référendum sur la souveraineté dans le premier mandat ne fait pas de son porteur un « fédéraliste » de la même trempe que le parti libéral ou la CAQ.

Finalement, que ce mouvement, je paraphrase, serait le « symptôme de l’individualisation contemporaine de l’action politique ». Ce genre « d’analyse » est un sophisme mollasson qui laisse supposer quant à lui que les gens qui ont le collectif à cœur devraient assurément se tourner vers l’un des trois partis politiques existants, le PQ si possible. J’ai, pour ma part, plutôt envie d’affirmer que de militer au sein de QS ou du PQ est un geste fortement individualiste qui consiste à cultiver l’entre-soi et à tourner le dos à une réalité de plus en plus distante de ses préférences politiques, alors que militer pour la CAQ, c’est ne pas assumer son cryptolibéralisme. Mais bon, je ne le ferai pas, parce qu’accoler des étiquettes à des gens qui veulent militer pour le bien-être du Québec n’est en rien productif et très individualiste en soi : ça soulage, mais ce n’est pas constructif.

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Alors, pourquoi les contempteurs des Orphelins politiques ont-ils réagi avec autant d’empressement et de dureté? Parce qu’à la manière des chiens de Pavlov, ils (se) sont conditionnés à réagir promptement aux idées qui braquent la lumière sur l’état de leur parti politique ou de leur option en général. En d’autres mots, la meilleure défense c’est l’attaque.

Pour ma part, je crois qu’il faille être indulgent envers les contempteurs du mouvement des Orphelins à naître : leur fureur n’a d’égale que la faillite de leurs idées ou de leur action politique récente et cela doit être difficile à digérer. De quoi parle-t-on ici?

  • Du gouvernement de Pauline Marois. Malgré quelques bons coups et une équipe ministérielle compétente comme jamais depuis 1976, le leadership de la première ministre était plus que louvoyant, soufflant le choix et le froid, finissant par mécontenter tout le monde, et ce, au nom du gain définitif du pouvoir en vue de tenir un référendum. On goûte présentement les fruits savoureux de cette stratégie fine et rusée.
  • De l’épisode de la Charte des valeurs. Quoi que l’on en dise, cet épisode politique est une défaite politique majeure pour les péquistes. Personne qui soit sérieux ne peut avancer que ce dossier a permis au PQ de progresser. J’ai largement écrit sur la question et j’étais en accord théorique avec l’interdiction des signes religieux dans la fonction publique, mais en désaccord avec la laïcité à deux vitesses, les discours stigmatisants et surtout, le fait de ne pas vouloir forger de compromis (et, en passant, encore davantage en désaccord avec Québec « inclusif »). Alors, déclencher des élections sur cette question en s’imaginant qu’elle était la priorité des Québécois était suicidaire.
  • Du fait que le PQ est un parti comme les autres. Le PQ n’est plus un parti qui possède une marque de commerce « éthique », comme du temps de Lévesque et Parizeau. Le pouvoir et son usure, sa faiblesse à jouer le même jeu que les libéraux (dans une moins grande mesure, cela en est évident), ont enlevé au PQ ses lettres de noblesse.
  • Du fait que le référendisme paralyse le PQ. Le PQ est de manière quasi congénitale incapable de faire tourner la question nationale autour d’autre chose que la date du prochain référendum. Cela est tellement le cas que nos concitoyens en viennent à penser que l’objectif du PQ est de tenir un référendum, point à la ligne. Restent dans ce cas les acrobaties qu’ont utilisées tous les chefs du PQ depuis Lucien Bouchard (« les conditions gagnantes », un « référendum dans 100 jours », « dans le prochain mandat, mais je ne ferai pas un référendum perdant », « Non, sauf si Québécois les gens sont prêts ») et qui ne sont pas à même de générer de la confiance chez nos concitoyens parce que fondamentalement imprécises. Si l’on ajoute à ça la figure d’une personne qui est reconnue pour passer les choses en force à la PKP et les carottes sont cuites. Pendant ce temps, quid du Canada et de son évolution, de son influence sur notre capacité à décider sur nous-mêmes ?
  • Du fait que les élites intellectuelles et militantes sont maintenant majoritairement et sans aucun doute en dehors du PQ : la base militante du PQ s’est réduite à peau de chagrin – combien de membres ayant cotisé dans la dernière année ce parti compte-t-il? – et ceux qui restent – du moins la majorité – semblent ne plus faire preuve du jugement politique qui déjà caractérisé ce parti.
  • De l’élection de la PKP à la tête du PQ. S’il fallait ne nommer qu’une erreur que le PQ a commise dans les dernières années, il faudrait mettre le doigt sur l’élection de PKP. Celui-ci constitue le pari le plus risqué que le PQ a pris dans son histoire, notamment parce qu’il s’agit d’un quitte ou double pris sur l’attitude existante depuis 1995. Dans un texte ultérieur, je détaillerai les problèmes inhérents de PKP.

Jacques Parizeau ne se trompait pas lorsque, 10 mois avant sa mort, il disait que le PQ était un « champ de ruines ». À ce que je sache, personne n’a véritablement été capable de contrer ses arguments.

Est-ce à dire que le PQ est en totalité à jeter aux orties? Non, bien sûr que non. Ce parti compte encore les élus les plus prometteurs de la relève, en les personnes d’Alexandre Cloutier, Véronique Hivon, Diane Lamarre ou Sylvain Gaudreault[ii].

Mais, considérant la position dans laquelle ces élus sont plongés actuellement, il peut être raisonnable de ne pas vouloir à tout prix aller compter en leur compagnie les morceaux de rocailles dudit champ de ruines.

Partant de là, l’adage selon lequel il vaut mieux changer les choses de l’intérieur que de l’extérieur peut logiquement ne plus tenir. À un moment donné, il est possible que l’on se dise, en toute rationalité : mon action politique serait totalement bloquée dans le parti X, je m’en vais à l’extérieur. Un peu comme un certain… René Lévesque en 1967.

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Alors pourquoi le mouvement à naître des Orphelins paraît-il comme une option intéressante? Pour ma part, ce sont les raisons suivantes qui me motivent.

Je suis progressiste, et je constate que les 13 dernières années (à la fin du mandat actuel des libéraux, on sera à 15 ans de mandat avec l’intermède péquiste, soit la même longueur que Duplessis II!) ont été désastreuses pour le Québec. Le Parti libéral, depuis 1994, est sans projet autre que celui d’occuper le pouvoir à la place des souverainistes : ce faisant, il a succombé à toutes les compromissions possibles, que ce soit au niveau de l’éthique, d’un État qui soit capable de régler les problèmes de nos concitoyens ou d’une vision nationale égale à celle de Justin Trudeau donc éminemment préjudiciable aux intérêts fondamentaux du Québec : le Parti libéral a saboté l’État québécois. Il y a une possibilité réelle que les Québécois tournent définitivement le dos à leur État national et voit leur salut dans l’État fédéral – quelques symptômes ont commencé à émerger (sur la question des frais accessoires en santé notamment) et c’est vitalement dangereux.

Je suis progressiste, mais je ne veux pas joindre un parti dirigé par l’actuel propriétaire de la plus grosse entreprise de presse du Québec – entreprise qui a d’ailleurs fortement contribué à banaliser les attaques gratuites envers l’État et les élus – et chez qui les quelques poussées de fièvre progressiste sonnent plus factices que Justin Trudeau.

Je suis indépendantiste, mais allergique à ceux qui le sont en ne reconnaissant pas le terrain politique sur lequel ils évoluent, c’est-à-dire dans un pays anglo-saxon bâti sur des institutions qui n’évoluent que très lentement et qui sont formidablement malléables face aux menaces qui le guettent. Nous n’évoluons pas un pays prompt à produire des révolutions.

Je suis indépendantiste, mais je crois que l’action politique ne peut reposer sur ce seul enjeu que dans des conditions très particulières qui n’ont été réunies qu’une seule fois dans l’histoire du Québec, c’est-à-dire au lendemain des échecs de l’Accord du lac Meech et de l’Entente de Charlottetown. Faire autrement, c’est se condamner à jouer le rôle d’Option nationale, un parti qui n’est pas, lui, revenu de son exil.

Je suis indépendantiste, mais parfaitement capable de comprendre que mes compatriotes soient tétanisés par un dossier qui ne soit qu’une série d’échecs depuis son avènement dans la vie politique nationale. Je préfère mettre de l’engrais plutôt que de tirer sur la fleur pour la faire pousser.

Surtout, ma conviction politique la plus forte est la suivante :

Le Québec ne progressera pas sur le tortueux chemin de sa liberté si les différentes franges du spectre nationaliste québécois ne travaillent pas ensemble, ce qui veut dire, in fine, accepter que leur option respective (autonomie VS indépendance) puisse triompher sur l’autre au bout d’une action politique commune. En d’autres mots, l’attitude qui consiste pour chaque camp à dire « tout ou rien » est le vecteur le plus puissant de notre impuissance politique nationale.

Je vous le demande : en avril 2016, où dois-je me présenter pour faire valoir cette idée avec des chances raisonnables de succès dans la réalité politique? Ce ne sera jamais à QS – ce parti montréalais vautré dans l’indignation permanente ne veut pas exercer le pouvoir et ne repose que sur Françoise David et Amir Khadir, deux élus qui ne se représenteront pas à la prochaine élection. Ce ne sera jamais à la CAQ – ce parti, représentant une troisième voie historiquement trop faible pour assurer sa victoire seule, est le club-école des libéraux (tant au niveau des idées [le programme économique de la CAQ est en train d’être appliqué par le PLQ] que des personnes [Gaétan Barette, Dominique Anglade, Sébastien Proulx, etc.]), tout simplement parce qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre ces deux partis et surtout, qui n’est pas capable d’envisager une alliance avec un parti qui pourrait faire l’indépendance.

Reste le PQ. Aller au PQ d’aujourd’hui et proposer les idées exprimées plus haut est un aller simple vers une potence politique plus certaine que si j’avais affirmé publiquement le 30 mars dernier que je n’aimais pas Jean Lapierre. Et c’est aussi endosser les turpitudes de la dernière décennie que personne dans ce parti ne semble être capable de s’avouer, publiquement du moins. Voilà pourquoi l’élection de PKP me semble un quitte ou double plus que hasardeux. La situation évoluerait que mon analyse changerait peut-être aussi. Mais le changement ne peut actuellement venir de l’intérieur du parti.

Voilà pourquoi les « Orphelins politiques » m’intéressent. Parce que je sens que j’aurai une chance de faire valoir les idées qui sont les miennes, que j’ai consignées dans mon premier essai, Choisir progrès national. Et que d’une manière ou d’une autre, ce mouvement pourrait être une caisse de résonnance efficace. Je n’aime pas le nom, mais ce n’est pas éternel.

Est-ce à dire que je souhaite la création d’un parti politique pour 2018? En date du mois d’avril 2016, ce serait à mon avis une bien mauvaise idée, parce qu’assuré d’un échec électoral et probablement facteur de division du vote francophone.

Par contre, participer à un mouvement capable de diffuser efficacement des idées, d’appuyer des candidats, des projets, qui pourrait intégrer en force un parti politique existant ou même, si rien ne fonctionne, bâtir un jour un parti politique, me voilà présent. En tout cas, ce qui est certain, c’est que ce mouvement ne tirera pas davantage le Québec vers le fond du caniveau qu’il ne l’est actuellement. C’est déjà ça de gagné.

Reproduction autorisée à condition de mentionner le titre, l’auteur et la source.


[i] http://www.journaldemontreal.com/2016/03/31/un-quebec-gele-dur, http://www.journaldemontreal.com/2016/03/29/fantasme-ou-cle-de-voute, http://www.journaldequebec.com/2016/03/29/la-vieille-idee-du-nouveau-parti, http://www.journaldequebec.com/2016/03/27/suspendre-la-lutte-souverainiste-au-nom-du-progres-social, http://www.journaldequebec.com/2016/04/02/les-orphelins-politiques-ou-la-caq-de-gauche, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/467104/renover-le-modele-quebecois-avec-une-main-dans-le-dos, http://www.lactualite.com/politique/comment-eviter-un-plq-eternel/, http://lautjournal.info/20160331/delivre-de-soi-meme.

[ii] À la CAQ aussi il y a des jeunes qui montent et que l’on gagnerait à connaître : Jean-François Roberge et Simon Jolin-Barette. Dommage qu’ils militent dans un parti qui a le cul-de-sac inscrit dans son ADN.