Liberté et sécurité : les deux versants d’une même médaille

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Image: travail personnel. – CC BY-NC-SA 3.0

J’étais à Ottawa il y a quelques semaines, à quelques centaines de mètres des terribles événements qui ont entraîné la mort de deux personnes. Alors que la zone a été bouclée avec vigilance par les forces de l’ordre, tous ont agi de manière exemplaire. Les marchands sont restés à l’intérieur de leur commerce, les hôtels ont ouvert leurs portes aux passants et les employeurs ont maintenus leurs employés en sécurité. Enfin, la plupart des journalistes ont traité avec rigueur et mesure les événements sans sombrer dans le sensationnalisme.

Aujourd’hui, nous pouvons être fiers de notre réaction calme et posée face à la menace et en tirer une source d’inspiration.

Dans son discours de fin de journée, M. Harper a déclaré que « ces attaques sur notre personnel de sécurité et nos institutions de gouvernements sont par leur nature même des attaques sur notre pays lui-même, sur nos valeurs, sur notre société, sur nous Canadiens comme peuple libre et démocratique voulant la dignité humaine pour tous et toutes ». Oui, préservons notre liberté. Mais préservons aussi ce que nous sommes : un peuple démocratique.

Alors que je rentrais à Montréal, je me suis remémoré mes recherches sur les notions de liberté et de sécurité en situation d’urgence, maintenant d’une cruelle actualité. J’analysais l’opposition entre la liberté et la sécurité dans les débats entourant l’adoption du Patriot Act au lendemain du 11 septembre aux Etats-Unis. J’y ai fait le constat que nous ne pouvions opposer liberté et sécurité; qu’il s’agissait en fait des deux versants d’une même médaille.

Lorsque nous souhaitons préserver nos libertés, nous voulons du même souffle protéger notre sécurité. Tout d’abord, parce que perdre le premier retire toute valeur au second et ensuite, parce que liberté et sécurité se comprennent tous deux comme une absence de vulnérabilité. En somme, on ne peut opposer la liberté à la sécurité.

Avant de prendre mon train, j’avais un pressentiment, qui s’est avéré fondé. Demain, me disais-je, il ne serait plus question de liberté, mais bien de sécurité.

Or, il est crucial d’être vigilant dans ces moments troubles. Il est important de se rappeler que nous ne devons pas sacrifier nos libertés fondamentales pour une sécurité fugitive et que la sécurité n’a de sens que si elle vient protéger cette liberté qui nous est chère. Notre liberté et notre sécurité ne sont pas des valeurs opposées l’une à l’autre et devant lesquelles nous devons faire un choix. Ces deux valeurs entretiennent des relations intimes.

En un premier sens, liberté et sécurité sont des idées parentes. En effet, c’est notre liberté que nous souhaitons préserver, dont nous souhaitons nous assurer. Si nous acquérons la sécurité au prix de notre liberté, qu’avons-nous accompli sinon travailler à notre propre servitude? À l’inverse, c’est bien parce que nous apprécions une relative sécurité que nous pouvons nous dire libres. Sans cette sécurité, notre liberté ne serait plus qu’une pâle fiction. Notre liberté et notre sécurité existent conjointement.

Dans un second sens, la liberté et la sécurité sont les deux versants d’une même médaille. Qu’est-ce que la sécurité? Qu’est-ce que la liberté? La sécurité que nous recherchons, c’est la protection d’une menace qui pourrait frapper à n’importe quel instant. Nous souhaiterions être immunisés de cette terreur. Ensuite, qu’est-ce que la liberté sinon de ne pas être soumis au pouvoir arbitraire de quiconque? Être libre, en un certain sens et dans une certaine tradition philosophique, signifie ne pas être soumis aux désirs et décisions arbitraires d’un tiers. En somme, la liberté et la sécurité ont un socle commun. Dans les deux cas, liberté et sécurité signifient une diminution de nos vulnérabilités.

Dans les semaines et mois qui viennent, il est à parier que la liberté et la sécurité nous seront présentées comme des valeurs opposées, antinomiques, étrangères l’une à l’autre. Le gouvernement nous demandera de choisir : liberté ou sécurité. Or les mesures sécuritaires telles que faciliter les arrestations de suspects comme le demande la GRC dont le ministre Steven Blaney semble vouloir se faire le porte-parole, c’est aussi augmenter notre vulnérabilité à un pouvoir arbitraire. Nous devenons vulnérables aux actions des corps policiers et du gouvernement et diminuons, par le fait même, notre sécurité face à ce pouvoir.

Il faudra prendre garde à tout discours manichéen qui présenterait la liberté et la sécurité opposée l’un à l’autre. Cette rhétorique nous force à choisir un camp alors que l’un au dépend de l’autre. Nous souhaitons être à la fois libres et en sécurité et c’est possible si nous travaillons, ensemble, à diminuer nos vulnérabilités.

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