Une tâche pour ceux à qui le travail ne fait pas peur

Par Mountagha Sow

Depuis peu, un débat agite le Parti Québécois : faut-il ou non tenir des primaires ouvertes pour la désignation du futur chef du Parti? Deux choses surprennent dans cette empoignade entre amis. D’une part, la proposition elle-même et, d’autre part, le fait qu’elle puisse susciter un débat. Je m’explique.

K.O. debout

Au-delà du choc des émotions, les militants péquistes semblent avoir du mal à intégrer la réalité politique que leur parti n’a pas perdu les dernières élections, mais bien qu’il a été écrasé par le Parti libéral.

Pour un parti qui, à force d’entêtement, a fini par mettre en danger ses appuis traditionnels, la réaction sensée consisterait à ouvrir bien grandes portes et fenêtres pour laisser entrer un peu d’air frais dans les esprits, balayer les idées poussiéreuses et faire naître des idées nouvelles pour se remettre en selle.

La seule autre alternative pour continuer à exister consisterait à se replier sur les « ultras ». Ceux-là sont à la fois peu nombreux, déjà convaincus et généralement incapables de rallier une majorité du fait même de la fermeté de leurs convictions. Les élections se gagnent généralement au centre, loin des ultras. Ce n’est donc que par l’ouverture que le PQ peut renaître.

À ce titre, l’organisation de primaires ouvertes pour la désignation du futur chef du parti est à la fois une bonne et une mauvaise idée.

Un leader pour tous

Les péquistes qui sont contre les primaires ouvertes font l’une ou l’autre des erreurs suivantes : 1) croire que leur chef leur appartient (et sur ce point je rejoins pleinement Jocelyn Caron), 2) croire que l’indépendance peut leur appartenir.

En principe, il vient un moment où le chef d’un parti devient le premier ministre de tous les Québécois. Même avant cela, il est difficile de dire qu’un chef n’appartienne jamais à son parti. Il n’est pas le porte-parole d’une collection d’instances. Les présidents de parti sont là pour ça. Non. Le chef est d’abord et avant tout le porte-voix d’une option politique qui trouve écho dans la société.

Par ailleurs, vouloir privatiser l’indépendance est d’une parfaite stupidité. Si le Québec devait un jour devenir indépendant, la victoire ne pourrait être que collective. À l’instar de l’eau qui devient une force colossale à mesure que sa quantité augmente, les mouvements populaires qui donnent naissance à de nouveaux états ne sont que le produit des efforts cumulés d’un large nombre de participants, de telle sorte qu’il serait aussi faux que prétentieux pour un parti de vouloir s’arroger le seul mérite du succès.

Si le PQ est sérieux dans ses ambitions, il doit comprendre que sa mission est de trouver un chef pour le Québec, un projet pour ses habitants. Si le PQ est honnête, il reconnaîtra qu’il n’y arrivera pas derrière les portes closes d’un congrès. Si le PQ est courageux, il engagera une conversation avec l’ensemble des Québécois.

Une bonne idée…

Des primaires ouvertes pour la désignation du chef du PQ seraient une innovation majeure en politique québécoise. Elle tomberait au bon moment pour le parti (j’y reviendrai). Assurément l’organisation des primaires aiderait à galvaniser, revigorer la base militante en remettant les exécutifs locaux dans un état de quasi-campagne. Mais, les avantages vont plus loin que ça.

Si les primaires sont bien faites, elles seront une véritable élection, ouvertes et inclusives pour les sympathisants « égarés » à QS, Option nationale et à la CAQ. Il y aura là aussi l’occasion de réengager un dialogue qui n’aurait jamais dû s’interrompre.

De manière plus terre à terre, la constitution des listes et registres de votants deviendra immédiatement une gigantesque base de données de sympathisants souverainistes. Cela pourrait devenir utile, ne sait-on jamais.

Si les stratèges péquistes font bien leur travail, ils feront durer la campagne des primaires aussi longtemps qu’il est possible de garder l’intérêt public (pas moins de 20 jours, pas plus de 35). Le but étant bien sûr d’attirer le plus de votants, mais surtout d’éclipser le PLQ. Des primaires bien gérées forceront pendant des semaines une couverture médiatique du PQ avec un fil narratif exactement opposé à ce que la presse ait offert jusqu’à présent : la reconstruction du parti autour d’un nouveau chef et son retour dans l’arène politique comme une force incontournable.

Pour que ce fil narratif soit conforme à la réalité, plusieurs conditions doivent être réunies. Premièrement, les primaires ne doivent pas être l’occasion d’un nouveau schisme du parti. Les candidats devraient être liés par un pacte portant sur quelques aspects fondamentaux : la nation, la culture et l’indépendance, bien sûr, mais on pourrait y ajouter l’orientation sociale-démocrate, un engagement pour l’environnement ou d’autres éléments semblables qui font consensus.

À une campagne longue et un pacte faisant office de « programme commun » il faut ajouter un troisième ingrédient essentiel : des débats, télévisés. Deux débats, à Montréal et en région, feraient tout à fait l’affaire. Car, après tout, ces primaires devraient véritablement être l’occasion pour la galaxie souverainiste de choisir celui ou celle qui portera le mouvement jusqu’en 2018 et au-delà.

… qui pourrait mal tourner

Un problème épineux est celui du calendrier. Aux États-Unis et au Parti socialiste français, les primaires sont collées à la présidentielle de telle sorte qu’il n’y a pas de temps mort entre la désignation du chef et le début de la campagne électorale : l’initiative accumulée durant la primaire se traduit rapidement en avantage électoral. Le PQ ne profiterait pas de cette dynamique si sa primaire devait arriver prochainement. C’est pour ça que je disais plus haut que la primaire « tomberait au bon moment pour le parti » : il en a besoin maintenant pour se reconstruire, mais elle ne pèsera pas dans la balance aux prochaines élections.

Le second écueil est celui de la synthèse. Les primaires étant un processus compétitif, les egos des ténors péquistes étant ce qu’ils sont, les accrochages entre candidats sont inévitables. Même au PLQ, parti ô combien discipliné, on a vu les coups de griffes de M. Bachand à M. Couillard (et la réciproque)! Le danger est donc celui d’une campagne dure et conflictuelle. MM. Obama et Hollande pourraient en témoigner. Si la campagne devait se passer ainsi il faudrait en plus que le parti se rassemble à l’issue de la désignation du chef. Refléter dans l’organigramme du parti les sensibilités qui se seront dégagées durant la campagne pour apaiser les tensions sera assurément un exercice d’équilibrisme politique délicat dans un parti où militants et cadres ont notoirement le sang chaud. Trouver une ligne politique qui pourra recueillir le suffrage des sympathisants et être « imposée » au parti sans le scinder sera aussi un exercice de stratégie politique des plus compliqués.

Le dernier défi, le plus important, est celui de la participation. Celle-ci sera particulièrement scrutée, car beaucoup tenteront de tirer des conclusions sur la mort ou la survie du PQ à partir du nombre de votants. Certains au PQ se plaisent beaucoup à citer les primaires françaises en exemple. Mais, s’il voulait égaler en pourcentage le succès de celles-ci, il faudrait que la primaire péquiste attire 329 665 votants[1]. Pour vous donner un ordre d’idée, les primaires du PLC ont attiré environ 100 000 votants au Canada.

On le voit : le manque de participation constituerait une défaite qui ne serait pas neutre en ce qu’elle aggraverait la position du parti. Les péquistes n’auront pas le luxe de la demi-mesure. S’il doit y avoir une primaire citoyenne, celle-ci devra être un succès total. Sinon, elle mettra le parti en péril. Voilà une tâche pour ceux à qui le travail ne fait pas peur.

Conclusion

Fort heureusement, la politique est plus qu’un exercice de planification stratégique. Elle appelle des principes plus élevés.

Ces primaires sont surtout importantes par le sens qu’elles ont. Elles nous disent qu’être indépendantiste c’est se faire la plus haute idée du Québec. Elles nous rappellent qu’il n’est pas nécessaire de s’appeler Tremblay pour être invité à participer au mouvement national. Elles répètent avec force que le mouvement national est un mouvement d’émancipation, pas du Canada, mais plutôt une émancipation de nos peurs, de nos doutes, de nos atermoiements. Le mouvement national c’est une pétition de liberté.

Ces primaires remettent au goût du jour une vérité simple : le Québec n’est pas un problème, le Québec est la solution. Les primaires permettent à chacun d’être parti de cette solution et d’exercer sa part de souveraineté.

Reproduction autorisée à conditions de mentionner l’auteur, la titre et la source.


[1] Nous avons pris le nombre de votants au 2e tour de la présidentielle 2012, soit 37 016 309, et nous l’avons rapporté au nombre de votants au 2e tour de la primaire socialiste, soit 2 841 167. Ceci donne environ 7, 675 % de l’électorat qui s’est déplacé aux primaires socialistes. Ensuite, on applique ce pourcentage aux 4 295 055 Québécois qui se sont déplacés aux dernières élections. Les votes nuls et blancs sont comptés.