Les distillateurs de Kool-Aid

Par Jocelyn Caron

Depuis quelques semaines, malgré l’habituel apaisement collectif des vacances, le Québec est de nouveau la proie d’un intense débat sur la question linguistique. Amorcée par une chronique du journaliste Christian Rioux au sujet d’un groupe de rap qui chante en franglais, les Dead Obies, la polémique passionne depuis les élites intellectuelles au point où les camps se sont rapidement reconstitués en remake du récent débat sur la laïcité.

Sachant que Christian Rioux n’a habituellement pas la plume dans son encrier, je me doutais qu’il avait frappé là où cela faisait mal. À lire les réactions virulentes de Marc Cassivi et des Dead Obies eux-mêmes, j’ai cru que Rioux les avait insultés. Pourtant, à la lecture de sa chronique, force est de constater qu’il ne fait que soumettre l’hypothèse que le choix artistique des Obies n’est pas compatible avec la survie du français. Peut-être le fait-il maladroitement, mais il n’y a rien de mal à soulever des questionnements, même si cela se fait à travers des affirmations tranchées. Si les répliques m’ont semblé dures, elles n’avaient jusque-là qu’été qu’un bon débat d’idées, au sujet du rôle des artistes dans les questions linguistiques. Ce constat s’est toutefois arrêté net sec à la lecture de l’éminente contribution sur le sujet du non moins savant penseur Jérôme Lussier.

Dans cette pièce d’anthologie qui ferait pâlir d’envie les adversaires de Socrate et Platon, on y apprend notamment :

–          que la question linguistique était une guerre par procuration pour la passation des idées des nationalistes conservateurs (comme si Jérôme Lussier, ancien conseiller politique de la CAQ, n’utilise pas ce débat pour faire avancer ses idées);

–          que les caractéristiques ethniques et linguistiques ne sont qu’en fait une (parce que tous savent que la langue parlée est une caractéristique corporelle au même titre que la couleur de la peau);

–          que l’État-nation est un mythe (le monde s’est seulement structuré autour du concept d’État-nation depuis les révolutions américaine et française);

–          que les Inclusifs, je cite, « ont la mémoire plus longue et les horizons plus larges » que les « nationalistes conservateurs » (autrement dit, ils sont moins cons);

–          que la langue et l’identité supplantent tous les autres débats au Québec, au détriment de ceux-ci (j’avoue que je n’ai pas assez entendu parler de santé, d’éducation et d’économie dans la dernière décennie au Québec);

–          que la souveraineté n’est pas un moyen d’assurer la survie de sa langue (j’imagine qu’il y a une liste d’attente d’États qui souhaitent remettre en sous-traitance la gestion de leurs questions linguistiques?);

–          que vouloir assurer la pérennité du français, c’est demander aux immigrants et à la majorité anglophone d’être exactement comme les francophones (parce qu’on le sait, la langue, c’est tout);

–          etc.

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Si le texte de Lussier n’était qu’un billet humoristique, nous pourrions gentiment laisser passer la caravane. Le problème est que ce texte, qui m’a bien dilaté la rate, contient l’essence des idées véhiculées par la nouvelle garde montante de la frange extrême des « Inclusifs ». Tout d’abord, ce qui est fascinant à la lecture du texte de Lussier, c’est la promotion constante d’une histoire fluide faite d’hommes-atomes, qui vont et qui viennent, au gré de leurs pulsions individuelles. Ainsi, les guerres, la colonisation, les choix économiques ou n’importe quel événement de l’histoire en fait, ne sont principalement expliqués que par le hasard des choix des gens. Le cours d’histoire actuellement enseigné au secondaire ne ferait pas mieux dans le domaine de l’explication candide de l’histoire humaine.

Inévitablement, on en vient à se demander : dans quelle sorte de monde de Mickey Mouse vivent Lussier et ses acolytes? Font-ils exprès d’oublier que la quasi-totalité des choix des gens et des événements historiques qui en découlent ont été façonnés par les institutions humaines? J’imagine, par exemple, que les citoyens des pays baltes ont tous choisi de parler librement le russe lorsque les Soviétiques sont venus chez eux y vivre heureux et faire beaucoup d’enfants? Ou encore que les Irlandais ont apprécié le voyage organisé des Anglais chez eux? J’imagine que ce qui se passe en Palestine, ce n’est que le cumul malheureux de choix individuels? Moins radicalement, ceux qui décident de quitter leur pays et s’arracher à leurs familles et amis pour un endroit plus riche ne sont attirés que par le goût du succès? Ceux qui choisissent une religion et ses codes le font ex nihilo, après une bonne marche de santé? Ceux qui utilisent une langue pour dialoguer avec leurs semblables ne le font sans doute uniquement que pour des critères d’esthétique auditive?

Et ce sont eux qui prétendent avoir la « mémoire plus longue » et les horizons « plus larges »?!

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Autre aspect avilissant des « Inclusifs » maximalistes d’aujourd’hui : l’allergie maladive à tout ce qui s’apparente à une mesure de l’État, donc de la représentation de la volonté collective, en faveur de la langue française, notamment si cela comporte une restriction ou une balise quelconque. Évidemment, dès lors que l’on considère que les êtres humains agissent tous sans interaction avec la société, toute forme d’intervention collective est une hérésie. Ainsi, en dehors des ti-collants dans les vitres des commerces pour annoncer à ta clientèle que tu es capable de t’adresser à elle dans la langue officielle, point de salut. Pas question de « stopper la marche du changement de l’histoire à coups de lois et règlements » comme l’écrit littéralement Lussier. Ainsi, à part les incantations divines, que proposent les inclusifs extrêmes pour l’épanouissement de la langue française au Québec, à part la fierté et le succès? Rien!

À écouter ces pontifiants jovialistes, la Charte de la langue française n’aurait jamais été adoptée, car la trame argumentaire qu’ils utilisent aujourd’hui est exactement la même que ceux qui s’y opposaient à l’époque. Cela brimait des droits, c’était du conservatisme, de la fermeture, etc.

Bizarrement, un trudeauiste fini comme Stéphane Dion a affirmé, à l’occasion du 30e anniversaire de la Charte de la langue française, que celle-ci était une « grande loi canadienne ». Mon petit doigt me dit que c’est parce que la Charte de la langue française — par le biais de son interdiction de fréquentation de l’école anglaise pour les non-anglophones — a préservé et fait fleurir ce qui distingue vraiment le Canada des États-Unis, à savoir la langue française.

C’est ainsi que ces gens oublient que le bilinguisme qu’ils exaltent tant – et qui semble les mettre en position de supériorité morale face à ceux qui ne sont qu’unilingues – ne peut exister que parce qu’il y a une deuxième langue incluse dans le préfixe « bi » : le français. Si celle-ci n’avait pas été protégée – excusez-moi du gros mot – par la Charte de la langue française, le caractère si distinct de Montréal n’existerait pas. Elle ne serait qu’une autre Toronto.

Aurait-on ici osé influencer la marche de l’histoire à coups de lois et de règlements?

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Le point le plus frappant du texte de Lussier reste la trame de fond qui s’en dégage, car elle reprend en tous points celle que Pierre Elliot Trudeau développait dans Cité Libre, au début des années 60. Comme Lussier, celui-ci misait sur la fierté pour faire du français une langue attirante. Comme Lussier, il blâmait les francophones de ne pas assez s’investir dans les institutions pour en changer leurs effets. Comme Lussier, Trudeau mentionnait que la protection de la langue française était l’équivalent direct de la fermeture sur le monde, l’expression d’un nationalisme conservateur, le refus de la modernité. Un peu plus et l’on pourrait soupçonner Lussier d’avoir directement plagié les écrits de Trudeau vieux de 50 ans.

En fait, Lussier et les Inclusifs maximalistes sont les dignes rejetons de Trudeau (le père, pas le rentier de patronyme). Non pas que cela soit un élément disqualifiant en soi, mais aucun de ceux-ci ne seraient prêt à le crier ouvertement : vive Trudeau, sa Charte des droits et libertés, son bilinguisme institutionnel, son multiculturalisme, sa vision du monde conçue et figée dans les années 60!

Qu’ils assument qu’ils veulent finir le travail du « plus illustre canadien de tous les temps », qui affirmait que sa constitution allait durer 1 000 ans : qu’ils le disent, qu’ils le claironnent! Nous pourrons minimalement débattre à visage découvert. Au moins, les « nationalistes conservateurs » ne se cachent pas derrière des concepts fumistes comme l’ouverture sur le monde, le succès ou la fierté pour faire avancer leurs idées.

Si les Inclusifs maximalistes ne se déclarent pas trudeauistes, c’est parce qu’ils iraient à l’encontre de l‘un des plus puissants consensus québécois : l’Assemblée nationale, en 1982, a rejeté à la quasi-unanimité (sauf les députés anglophones, tiens donc) la constitution de Trudeau qui consacre tous les principes mentionnés plus haut. Et personne au Québec n’oserait revenir sur ce consensus, sous peine d’une sévère sanction politique.

Ne pouvant pas attaquer de front cet héritage de René Lévesque — l’ont-ils oublié? —, ces Inclusifs maximalistes se font donc ardents combattants du statu quo, donc de l’ordre établi[1].

Oui, l’ordre établi depuis 1982, c’est le monde rêvé des Lussier et cie. Les institutions canadiennes sont donc parfaites pour eux. Ainsi, en voulant préserver le statu quo et en puisant dans le passé pour s’abreuver idéologiquement, cette frange des Inclusifs ne serait, ni plus ni moins, conservatrice. Le conservatisme n’est pas que l’apanage des traditionalistes, car il peut aussi et seulement se manifester par l’attachement à un régime politique, à un ordre social établi. En matière de nationalisme canadien, on ne saurait faire mieux que Trudeau et ses héritiers.

Voilà donc pourquoi ils vénèrent le caractère actuel des choses et essaient par tous les moyens de limiter l’intervention de l’État dans le domaine linguistique. Pourquoi? Parce que leur acharnement fonctionne : le Canada rêvé de Trudeau n’a jamais été aussi prêt d’advenir que dans le Québec — en fait, le Montréal — des années 2010. Bizarrement, il n’a jamais été aussi éloigné de la réalité du reste du Canada…

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À la fin de ce texte, le lecteur à la sensibilité inclusive conservatrice se dira sans doute : voici un autre « nationaliste conservateur », une menace pour l’entrée du Québec dans la modernité! Malheureusement, il aurait tout faux.

Mon but est-il de préserver le Québec homogène d’il y a 50, 100 ans ou encore plus loin, comme le prétend faussement Lussier? Non, je n’ai pas envie que la religion reprenne sa place d’antan. Non, je n’ai pas envie que les femmes mariées n’aient aucun droit juridique. Non, je n’ai pas envie que l’école soit considérée comme un luxe. Non, je n’ai pas envie que l’ensemble de mes concitoyens n’ait pas accès aux soins de santé. Non, je n’ai pas envie que les Québécois qui veulent apprendre l’anglais ne le puissent pas. Non, je n’ai surtout pas envie d’un Québec plus blanc que la neige.

Cependant, je suis de ceux qui croient que l’on doit en préserver et faire fleurir sa quintessence, c’est-à-dire quelques éléments qui ont fait notre force et notre personnalité à travers les siècles. La langue française fait partie de ceux-là, pour 10 000 bonnes raisons. La recherche d’égalité, la solidarité, la liberté nationale en sont d’autres.

J’ai aussi l’insolence de penser que les institutions collectives jouent un grand rôle dans les choix des humains et que ceux-ci ne sont pas des atomes. Ainsi, je revendique la lucidité de penser que la minorité de francophones que nous sommes au Canada (environ 22 %) et en Amérique du Nord (environ 1,8 %) a parfois besoin de davantage que la fierté pour que sa langue nationale puisse perdurer dans le temps. Oui, pour que le français assure son avenir en Amérique du Nord, nous devons collectivement assurer sa nette primauté, parce que l’égalité formelle avec l’anglais n’est justement pas égalitaire : notre contexte géolinguistique est beaucoup trop défavorable. Les preuves que le statisme joue au détriment de la langue française sont d’ailleurs trop probantes.

Ainsi, sans être un chevalier liberticide, je crois que nous ne pouvons pas éviter d’intervenir collectivement sur ces questions et que, surtout, faire l’économie du débat et de l’étude des possibilités d’action est éminemment dangereux. Voyez-vous, j’ai même l’outrecuidance de penser qu’à travers des choix collectifs, l’humain peut influencer l’histoire humaine!

Une chose est certaine : ceux qui croient que le Québec a un avenir en français ne doivent pas boire le Kool-Aid idéologique distillé par les Lussier et autres Inclusifs conservateurs, à moins de désirer connaître le destin des francophones canadiens vivant à l’extérieur du Québec.

En fait, s’ils étaient moins montréalocentristes, les Inclusifs conservateurs oseraient leur poser quelques questions du genre : et puis, c’est gai, votre choix librement consenti de l’assimilation? L’égalité stricte des droits entre l’anglais et le français, ça vous aide? S’il-vous-plaît, pourriez-vous m’entretenir des résultats probants de votre fierté? Votre « Grand Tintamarre », où vous faites beaucoup de bruit une fois par année « pour dire que vous existez », c’est la rançon du succès, non? Et puis, il a bon goût mon Kool-Aid?

Fort à parier qu’il dégage une forte saveur d’amertume. Non merci, très peu pour moi. Et quoi qu’en disent les Inclusifs conservateurs, je n’ai pas peur. Je sais simplement à quoi m’attendre.


[1] On remarquera d’ailleurs que les grands défendeurs du statu quo sont souvent des juristes, comme Trudeau ou Lussier : il ne faut pas s’en étonner. Incapables de voir le monde qu’à travers une lunette juridique canadianocentriste où l’exaltation des droits individuels est le ciment de leur État-nation, ceux-ci font bien piètre figure lorsqu’il vient le temps d’analyser les rapports de force et l’effet des institutions sur les choix et les comportements des individus. C’est ainsi qu’ils omettent systématiquement de mentionner que les francophones sont une minorité rapetissant au Canada et en Amérique du Nord, que l’anglais est la langue internationale et que les institutions canadiennes défavorisent nettement l’épanouissement du français.

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