Cécité d’inattention

Par Mounthaga Sow

Jour après jour, la psychologie révèle les mécanismes étranges de nos cerveaux. Il a ainsi été établi qu’en monopolisant l’attention d’un observateur avec un stimulus suffisamment important (p. ex. une tâche complexe) on peut le rendre aveugle à des choses très évidentes. L’exemple classique est celui de l’observateur à qui on demande de regarder une partie de basketball et de compter le nombre de passes échangées. Si l’on fait circuler parmi les joueurs une personne déguisée en gorille, la quasi-totalité des observateurs ne s’en rendra pas compte. C’est la cécité d’inattention.

Si cela peut paraître cocasse, mais il y a un domaine dans lequel la cécité d’inattention prête moins à rire : la politique.

Le discours de la vacuité

Depuis longtemps, l’économie accapare le gros du discours politique, que l’on soit en élections ou non. À la télévision, la radio, dans les journaux et sur le Web, nos représentants ne nous parlent plus désormais que de trois choses : croissance, consommation, fiscalité. Tout le reste ne semble être que de savantes compositions et variations sur les mêmes sujets.

Ce problème, déjà assez sérieux, est aggravé par le fait que personne ne semble savoir de quoi il est question lorsque l’on parle d’économie. Vous êtes-vous déjà demandé qu’est-ce que ce PIB dont parle tant ou comment on le calcule? Lorsque « l’économie » croît de 2 %, ça fait combien de dollars en plus et où vont ces dollars? Lorsque le Dow Jones a franchi les 16,000 points, fallait-il se réjouir? D’ailleurs, c’est quoi ces points? Pourtant, sans que quiconque prenne la peine de nous les expliquer, on entend partout « PIB », « croissance », « création de richesses », « bourse »… Et chacun hoche la tête, faisant mine de comprendre.

Pour éclaircir ces thèmes et concepts, politiciens et journalistes se tournent tous en chœur vers les « experts ». Sous la houlette de ces oracles des temps modernes, le débat public devient une affaire comptable, un concours d’arithmétique, une argutie de techniciens. Comme nous, citoyens, ne sommes ni comptables, ni mathématiciens, ni économistes, nous nous retrouvons dépossédés du débat public. Il ne reste alors plus qu’à observer passivement la joute des experts et à laisser à un autre expert le soin de nous dire lequel d’entre eux s’est démarqué.

Le discours économique actuel tient donc à la fois de la fable et du mystère. En ce sens, nous sommes plus ou moins dans la même situation que nos aïeux illettrés qui ne pouvaient trouver le salut que dans la science occulte d’un curé au fait des mystères des Écritures. Je le dis avec respect, de nos jours on semble croire à la puissance du Marché de la même manière que l’on croyait hier à la Puissance divine. Et c’est sur la foi de ces incantations économiques que nous sommes censés voter puisque nos politiciens ne nous offrent plus que ça, de l’économie.

Prophètes de malheur

Cette confiance aveugle que l’on voue à l’économie et à ses experts est d’autant plus paradoxale que souvent ils ne nous ont pas évité le naufrage. Les experts n’avaient pas prévu la crise des Savings and Loans de 1986. La déréglementation forcenée des marchés financiers et les investissements colossaux dans l’immobilier ne leur avaient pas mis la puce à l’oreille. Ils n’avaient pas non plus prévu la Grande Récession de 2008. Une déréglementation forcenée des marchés financiers et des investissements colossaux dans l’immobilier ne leur avaient toujours pas mis la puce à l’oreille. Ils n’avaient pas plus prévu l’éclatement de la bulle Internet en 2000, l’écrasement du rouble en 1998, la crise des marchés asiatiques en 1997, le choc pétrolier de 1979 ou celui de 1973…

Le bon sens voudrait que quelqu’un qui se trompe souvent soit moins écouté. On peut donc s’étonner que les économistes soient sur toutes les tribunes alors qu’ils se trompent régulièrement. À défaut de pouvoir nous prédire le futur proche, les experts pourraient peut-être nous aider à éclaircir le présent me direz-vous? Il n’en est rien. Exemple.

Certains se rappelleront, lors de la dernière campagne provinciale, de la passe d’armes mémorable entre Mme Marois et M. Couillard sur les chiffres de l’emploi. L’une brandissait un bilan positif (création nette d’emplois) l’autre, un bilan négatif (destruction nette). S’en est suivi un échange des plus confus qui a finalement été tranché par des statisticiens… bien après que les électeurs eurent perdu patience. Des arguments opaques relatifs à la méthode de calcul ont largement contribué, de l’aveu même de M. Couillard, à créer « de l’obscurité et de la confusion ». Et dans tout cela, personne n’était plus avancé pour pouvoir se faire une idée sur les programmes respectifs des candidats ou sur le bilan du gouvernement sortant…

Homo economicus

C’est déjà assez pathétique que l’on parle sans arrêt d’économie alors qu’à peu près personne n’en maîtrise assez les fondements pour porter un jugement critique sur l’information. Il est aussi tragique que l’on ait abandonné le débat public aux « experts » d’une discipline dont il serait hasardeux de dire qu’il s’agit d’une science. Mais, le comble du malheur c’est que nos politiciens ont fait de l’économie la finalité principale du gouvernement.

Même le père spirituel du néolibéralisme, Friedrich Hayek, reconnaissait qu’il n’existe pas de fin purement économique. Dans La Route de la Servitude, il écrit clairement que l’économie n’est que le moyen de combler des besoins existentiels.

Par leur obsession oppressante pour l’économie, nos représentants ont scellé l’atrophie du politique. L’État n’est plus la force qui donne du mouvement à la société, tout au plus une officine de technocrates. L’État n’est plus l’arbitre des grands débats de sociétés qui occupent véritablement notre temps. Les rares vraies discussions que nous avons encore sont superficielles (Charte des valeurs) ou réduites à des questions de chiffres (frais de scolarité).

Plus que de comptables, nous avons besoin d’administrateurs visionnaires et pragmatiques qui nous aident à nous projeter vers une vie nouvelle et meilleure. Ce sont ces administrateurs qui ont fait le Québec moderne. Ce sont eux qui nous ont dit que l’on peut vieillir dans la dignité, être maître de son territoire et vivre de la créativité de son esprit. De ces trois idées fortes, simples et claires sont nés la RRQ, Hydro-Québec et HEC, des piliers de la Révolution tranquille. Ces institutions, qui sont le reflet de la véritable puissance de l’État, ont fait plus pour améliorer notre qualité de vie que tout le jargon technique dont on nous sert des brouettes entières.

On ne bâtit ni peuple, ni province, ni pays sur des crédits d’impôt. On n’améliore pas la vie en faisant de l’économie un maître plutôt qu’un servant, parce que le bonheur ne se nourrit pas de statistiques.

Comme disait un Abénakis d’Odanak, dont l’Histoire n’a pas retenu le nom :

« Lorsque le dernier arbre aura été coupé, le dernier poisson pêché, la dernière rivière polluée; lorsque l’air sera impropre à respirer, vous réaliserez, trop tard, que la richesse n’est pas dans le compte de banque et que l’on ne peut pas manger de l’argent ».

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