La décimation de Radio-Canada

Par Mounthaga Sow

Décimation est un mot qui, fort heureusement, est d’usage peu courant de nos jours. Il désigne un châtiment particulièrement cruel qui avait cours durant l’Empire romain. Parfois, pour rappeler au devoir les légions défaites au combat, on séparait tous les soldats par groupes de dix. À la courte paille, on choisissait un homme dans ce groupe. Les « chanceux » ayant tiré des pailles plus longues devaient, à l’aide de gourdins, battre à mort leur camarade.

Aujourd’hui, les coupes budgétaires ont remplacé les gourdins et les légionnaires radio-canadiens se voient contraints à la décimation par le gouvernement fédéral. Aujourd’hui comme alors, le châtiment est cruel.

Une bataille perdue d’avance

Ce que l’on appelle généralement les « conglomérats médiatiques » est une réalité qui remonte à plus loin qu’on ne l’imagine. Déjà en mars 1969, le gouvernement fédéral met en place le Comité spécial du Sénat sur les moyens de communication de masse, présidé par Keith Davey. Les conclusions du sénateur voulant que la consolidation galopante dans le domaine de la presse soit préoccupante, particulièrement en raison de la logique de rentabilité qu’elle incorpore dans le travail traditionnel des entreprises médiatiques. Ce n’était que le début des troubles.

Une seconde « Commission d’enquête sur les quotidiens », présidée par Tom Kent, est tenue en 1981. Peu tendre avec les magnats de la presse, le rapport Kent dénonce leur logique commerciale et recommande de limiter le nombre de journaux qu’un propriétaire peut détenir.

Force est de constater que ces rapports n’ont fait peur qu’à ceux qui les ont rédigés. La vague de déréglementation des années 1990 et le laissez-faire proverbial du Bureau de la concurrence ont donné naissance à l’un des marchés médiatiques les plus concentrés au monde. Aujourd’hui, ce sont des mastodontes verticalement intégrés tels que Bell, Rogers, Shaw et Québécor qui dominent le marché.

40 % de l’information produite et diffusée au Québec provient de Québécor. Bell et Québécor raflent 64 % des parts d’écoute télévisuelles de la province. Au total, que l’on s’attache à l’information produite et diffusée ou que l’on comptabilise les revenus publicitaires, le paysage médiatique québécois est véritablement contrôlé par trois entreprises : Bell, Québécor et Gesca. Quelle est la part de marché de Radio-Canada dans tout ça? Peu… 5 %.

Mais est-ce seulement une question de taille? Non. Le vrai défi pour Radio-Canada vient du fait que, comme nous le disions plus haut, ses compétiteurs sont « verticalement intégrés », c’est-à-dire qu’ils possèdent et contrôlent toute la chaîne de l’information, de la production à la diffusion de contenus, en passant par les réseaux hertziens, câblés et autres. C’est ainsi que Bell et consorts sont capables de relayer leurs contenus par la télévision en direct sur le Web (IPTV), la 4 G, l’Internet mobile, avec tout ce que cela peut apporter de revenus publicitaires supplémentaires.

Dans le même temps, CBC/SRC ne peut investir que 5 % de ses maigres revenus dans les nouvelles plateformes numériques. Dans ces conditions, il n’y a pas de compétition possible entre Radio-Canada et les autres joueurs du marché. La bataille est donc bien perdue d’avance.

Des logiques diamétralement opposées

Nous disions plus haut que la décimation est un châtiment cruel. Ça se vérifie dans le cas de CBC/SRC. Elle a récemment connu trois vagues de coupures importantes : en 2009, 2012, 2014. La dernière en date prévoit la suppression de 657 emplois (équivalent à temps plein) dont 312 à Radio-Canada. Dans le réseau francophone, 75 % des suppressions auront lieu à Montréal.

Ces coupes ont été imposées parce qu’implicitement le gouvernement s’attend à ce que CBC/SRC tienne tête à ses concurrents en allant chercher une plus grande part des revenus publicitaires (plutôt que de compter sur les deniers publics). Il est sain que CBC/SRC complète ses revenus par la publicité, elle le fait d’ailleurs depuis sa création en 1974. Toutefois, comme nous l’avons dit, il est illusoire de penser qu’elle puisse se mesurer aux géants des médias.

La lutte est d’autant plus inégale que la manière de fonctionner de cette noble institution est radicalement différente de celle de ses concurrents. Tel que précisé dans la Loi sur la Radiodiffusion, CBC/SRC fait trois choses : elle « renseigne, éclaire et divertit », le tout dans le respect des équilibres linguistiques et culturels canadiens. Pour leur part, les géants des médias fonctionnent selon trois principes : concentration, intégration, rationalisation.

À la logique d’utilité sociale s’oppose celle de la maximisation des marges bénéficiaires. Ce qui explique la richesse des uns et la pauvreté des autres.

Cette mission d’utilité sociale explique aussi que Radio-Canada ait investi temps et argent dans des émissions éducatives (pensons à « Point de mire », un modèle du genre). Pensons aussi à Enquête, modèle de journalisme d’investigation au Québec. Ce type d’émission a des retombées monétaires parfois négligeables, mais le bénéfice qu’en tire la collectivité est sans commune mesure avec les Star Académie et autres « blockbusters » commerciaux du vendredi soir.

Dans le même temps, les géants des médias sont lancés dans une course effrénée vers la réduction des coûts, l’attraction des annonceurs par des offres globales, les ventes et promotions croisées.

Comment peut-on raisonnablement demander à CBC/SRC de se plonger dans le même bain compétitif que les géants médiatiques tout en restant fidèle à sa mission? Comment peut-on alors lui imposer des coupes pour avoir failli à cette mission impossible?

À la différence de nos gouvernants, les généraux romains avaient la présence d’esprit de ne réprimander leurs troupes que lorsqu’elles perdaient des batailles qui pouvaient être gagnées.

La croisée des chemins

La structure du marché de l’audiovisuel et la logique purement comptable du gouvernement placent CBC/SRC dans une situation impossible qui n’a que deux issues. Dans un cas comme dans l’autre, la solution est radicale.

Premier choix : l’État se désengage. Il s’agit d’une solution moins catastrophique qu’il n’y paraît. Aux États-Unis, la chaîne publique PBS fonctionne sans soutien significatif du fédéral. En effet, PBS est un réseau d’un peu plus de 350 stations locales qui vivent essentiellement des contributions volontaires d’un public fidèle. Celles-ci permettent notamment à PBS de financer des émissions de journalisme d’investigation réputées pour leur qualité (par exemple, Frontline).

Deuxième choix : réformer le financement de CBC/SRC en l’assoyant sur une taxe. Là encore, la solution est moins démesurée qu’il n’y paraît. La taxe sur l’audiovisuel (ou redevance, comme elle est appelée en France) serait prélevée sur tout détenteur d’un poste de télévision. La très célèbre BBC fonctionne sur ce modèle. Avec un prélèvement annuel de 145.50 £ (environ 265 $) par poste, elle génère un revenu de l’ordre de 3 milliards de Livres sterling (environ 5.5 milliards de dollars canadiens ou cinq fois le budget actuel de CBC/SRC).

Les deux modèles fonctionnent. PBS, BBC1 et BBC2 connaissent des cotes d’écoute qui sont de loin supérieures à celles de CBC/SRC. Elles le font avec des programmes de grande qualité, avec le luxe additionnel de pouvoir offrir le tout sans publicité.

Alors, que voulons-nous? Décimer Radio-Canada ou lui offrir les clés de son plein développement?

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