Couillard, la constitution et la toupie québécoise

Image: Mélanie Busnel – ©

Par Jean-Bernard Marchand


Préambule imparfait de l’indépendantiste

Être souverainiste est un état d’être à la fois complexe et poétique. Cette fragilité, le chanteur André Fortin l’avait bien saisie, alors qu’il écrivait ces quelques mots avant de s’enlever la vie : « Je suis comme mon peuple, indécis et rêveur »[1].

De manière plus précise, il est possible d’intellectualiser et de conceptualiser les raisons qui motivent une personne à adhérer cette aspiration collective de faire du Québec un pays, en déployant une liturgie de motifs tout aussi valables les uns que les autres. Nous pourrions y retrouver, notamment, la possibilité de lutter avec plus d’honnêteté contre les changements climatiques, l’opportunité d’offrir une représentation internationale à notre image, nous dédouaner des implications militaires contestées du Canada à l’étranger, réduire les effets d’une économie basée sur les sables bitumineux qui fragilise les bénéfices des exportations des petites et moyennes entreprises (un peu à la manière du mal hollandais[2]) ou l’énergie politique gaspillée à défendre l’intégrité des champs de compétence des provinces dans un contexte de transgressions répétitives du fédéral à l’endroit du Québec.

Il est également permis, même souhaitable, lorsqu’il est question de débat national, d’y ajouter le cœur. Au Québec, cet organe vital se comprend par une histoire atypique, par la défense de la langue française et d’une culture unique dans un cadre identitaire distinct, propre aux autres peuples normaux sur cette terre. Bref, il existe une valse complexe et hétérogène de raisons, parfois positives (pour le Québec) ou négatives (contre le Canada) qui forgent l’appréhension de 40 % de Québécois[3] pour de ce projet politique.

Le chemin politique normal vers le choix

La démarche d’indépendance du Québec doit se comprendre le long d’un espace temporel qui s’enracine très loin depuis son histoire coloniale, mais qui prendra de la maturité et de la consistance dans la foulée de la Révolution tranquille au début des années 60. Elle aboutira ultimement à deux consultations population d’envergure portant sur son avenir constitutionnel en 1980 et 1995, en plus de Meech et de Charlottetown. Depuis, il existe une impasse politique qui fait vaciller le dialogue national, entre l’indifférence et le statu quo. Aujourd’hui, entre les déclarations politiciennes[4] et les tentatives de réformes politiques avortées (dont celle du Sénat), l’heure est encore au statu quo. Mais pour combien de temps encore? 

La quadrature du cercle canadien

Dans un article paru dans la très correcte revue L’Actualité ce mois-ci, le journaliste Alec Castonguay nous propose ses réflexions alors qu’il accompagna Philippe Couillard, quelques heures avant de remporter les élections du 7 avril 2014 dernier et de devenir le nouveau premier ministre du Québec. L’extrait suivant pose les « règles d’engagement » de l’enjeu constitutionnel du Québec au Canada, du moins dans sa forme latente actuelle :

« J’aimerais mieux être le premier qui a créé 250 000 emplois que le premier ministre qui a signé la constitution », me dit Philippe Couillard. Pourrait-il entreprendre des pourparlers avec les autres provinces et Ottawa? « Je ne ferai pas ça. Si j’amorce le mouvement d’ouverture de la Constitution, je place le Québec en position de faiblesse, en position de demande. » Puis, il ajoute : « Si les autres provinces veulent parler de l’avenir du Sénat, par exemple, je vais les prévenir que nous parlerons de Constitution seulement s’il est question des demandes traditionnelles du Québec, telles que formulées dans l’entente du lac Meech. »

Voici un petit rafraîchissement des demandes dites « traditionnelles » du Québec. Le vox-pop populaire m’enseigne que nous avons tendance à oublier la base de ces négociations.

  • Une reconnaissance du Québec comme société distincte et de l’existence des faits français et anglais;
  • Que le Québec et les autres provinces disposent d’un droit de veto à l’égard de certains amendements importants à la Constitution;
  • Le droit de retrait d’une province, avec compensation, de tout programme initié par le gouvernement fédéral dans un domaine de compétence provinciale;
  • Une reconnaissance accrue des pouvoirs provinciaux en immigration;
  • Que les trois juges québécois de la Cour suprême du Canada soient nommés par le gouvernement fédéral sur proposition du gouvernement du Québec.

Voici que j’ai résumé pour vous ce paragraphe dans un petit graphique. Ce n’est que de la transposition graphique des propos de Philippe Couillard :

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La volonté exprimée en mars 2013 par Philippe Couillard de réintégrer le Québec dans la constitution alors qu’il devenait chef du PLQ n’était pas un hasard. Contrairement à Jean Charest, l’homme est un fédéraliste de tête :

« Je ne peux pas concevoir que l’on puisse s’investir en politique québécoise et choisir le Canada sans le désir de voir le Québec réintégrer un jour la famille canadienne. »[5]

Par contre, les libéraux sont des pragmatiques du pouvoir et ils savent plus que quiconque que cette bataille, nécessaire lorsqu’on souhaite être cohérent politiquement, est l’équation d’une catastrophe annoncée. Paradoxalement, ce qui est objectivement souhaitable pour le Québec et nécessaire pour n’importe quel pays qui se respecte ne sera pas à l’agenda du mandat; l’éternel calcul politique oblige. L’homme aux grandes vertus doit s’incliner et reléguer aux oubliettes ses juvéniles rêvasseries.

La récente déclaration de la nouvelle ministre de la Justice, madame Stéphanie Vallée, alors que la Cour suprême vient d’invalider la volonté du gouvernement Harper de modifier unilatéralement le Sénat, donnait un avant-goût de cette triste passivité :

« Cette décision historique, combinée aux récentes décisions rendues par la Cour suprême du Canada, démontre l’importance de la collaboration entre les provinces et le gouvernement fédéral », s’est contentée de dire Mme Vallée, qui a ajouté que « la réforme du Sénat, ce n’est pas notre préoccupation première. C’est plutôt l’économie et l’emploi, vous le savez ».

À cette étape et en lisant les propos de la récente ministre de la Justice, nous sommes objectivement en droit de se demander si c’est vraiment l’initiative hypothétique du Québec en faveur de changements constitutionnels qui place le Québec en position de faiblesse, ou c’est justement l’absence de demandes claires. Le PLQ serait certainement, a priori, le parti le mieux placé pour mobiliser les autres provinces en faveur de changements qui doivent s’opérer dans la constitution canadienne alors que le premier ministre Harper invite maintenant les provinces à se mobiliser en ce sens[6].

Négocier un changement constitutionnel de bonne foi?

À cette décision de la Cour suprême concernant la réforme du Sénat, la réaction du critique péquiste Alexandre Cloutier sert de démonstration :

« Les fédéralistes sont pris dans une structure où ils sont incapables de réformer les institutions; ils sont pris avec un sénat désuet […] avec des sénateurs qui ne sont pas élus, mais choisis par le bureau du premier ministre, des amis du Parti conservateur, sans consultation évidemment avec le gouvernement du Québec. » […] Le libéral « ne pourra pas rester muet », a-t-il commenté. M. Couillard est-il satisfait du Sénat? veut-il son abolition? le trouve-t-il représentatif des régions? souhaite-t-il qu’il soit électif? les Québécois doivent-ils se prononcer par référendum? »[7]

Faut-il le souligner, les questions de M. Cloutier sont pertinentes, mais elles sont dissonantes pour un certain électeur, alors que celui-ci connaît les aspirations souverainistes du député. Certains diront qu’il est nécessairement de mauvaise foi, comme ses autres collègues péquistes, alors que son option l’empêche nécessairement de souhaiter véritablement l’aboutissement de réformes politiques positives pour le Canada et le Québec, comme cela arrive dans les autres pays normaux du monde.

Évidemment, le Québec a connu le « beau risque » avec Meech et plus tard avec l’accord de Charlottetown. Le rendez-vous de 1995 n’était que la suite logique des choses. Mais aujourd’hui, en écoutant les déclarations du péquiste Cloutier et de la libérale Vallée, je pose la question suivante : qu’est-ce qui est plus de mauvaise foi entre l’idée de ne rien proposer de constructif ou le fait de proposer l’indépendance du Québec, alors que les deux groupes prennent mutuellement pour acquis que le Canada demeure irréformable à l’avantage du Québec?

***

La défaite du Parti québécois aux dernières élections est complexe à analyser. Pourtant, les erreurs tactiques sont facilement identifiables. Mais au-delà de la stratégie politique, la prochaine course à la chefferie sera l’opportunité de réfléchir à cette démarche fondamentale qui doit permettre de reconnecter avec les Québécois, avec leur volonté intrinsèque d’être respectée comme société distincte, comme peuple, comme nation, en demeurant dans un Canada qui doit changer, ou en proposant sa propre voie, celle de l’indépendance. La réflexion, pour ma part, doit se poursuivre.

Nous nous rapprochons peut-être d’une nouvelle forme d’« étapisme », bientôt 20 ans après le dernier référendum sur la question nationale. À cet égard, Claude Morin avait dans un récent texte publié dans Le Devoir les bons mots pour expliquer le germe de cette schizophrénie, entre les objectifs et les moyens de la souveraineté, dans le contexte historique bien précis du Québec dans le Canada et le monde :

« Si la souveraineté est présentée et perçue comme étant à la fois objectif et moyen, il devient en effet très inconfortable pour le PQ de tracer sa ligne de conduite quand elle se trouve hors de portée. Par exemple, lorsque la population le rejette par référendum ou que les circonstances forcent à en renvoyer l’atteinte à un avenir indéfini comme c’est devenu le cas à la suite de la défaite électorale du 7 avril. La souveraineté devenant inaccessible à court et moyen terme, le parti perd-il du coup sa justification? […]

En revanche, les contradictions se résolvent si on considère que l’objectif du PQ est la sauvegarde et l’épanouissement de l’identité québécoise et que la souveraineté est le moyen qu’il privilégie à cette fin. Ce qui signifie en pratique ceci : si les circonstances empêchent le recours au moyen privilégié qu’est la souveraineté, l’objectif lié à l’identité demeure et, par rapport à lui, d’autres moyens restent en réserve[8]. »

***

La toupie[9]

Deux doigts
Mis là
Cela
Se fait fissa
En un tour leste et fort
S’élance la ronde toupie
Astre seul et fier, sûr de son élan
Sur la pointe acérée en un fol équilibre
Elle va et vole dans une belle danse
Superbe en son ivresse la voilà en transes
Le style se dénoue et la figure est libre
Las, le doute prend, le tour est plus lent
Et puis tout va de mal en pis
Elle penche et se tort
Enfin s’affaisse
Lasse et
Git
Ci

 


[9] http://www.vosecrits.com/t9592-la-toupie

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