La fin de l’indépendance?

Image: Travail personnel – CC BY-NC-SA 2.0

Par Mountagha Sow

Comme les lendemains de veille, les lendemains de défaite font mal partout. Haut-le-cœur et tête pesante ont été le lot commun des péquistes. Les commentateurs politiques étaient plus frais de leur côté. Ne s’embarassant pas des lourdeurs d’un temps de recul, ils ont vite été nombreux à poser tout haut la question de la fin du projet indépendantiste. La célérité et la brutalité d’une telle interrogation est-elle justifiée? La réponse ne peut être qu’incomplète, mais il y a dans l’air de quoi lever un pan du voile.

La conjoncture

En temps d’élections, le meilleur des programmes ne résiste pas au pire des événements, surtout lorsque le parti à qui il profite sait en tirer avantage. Nous savons qu’un événement majeur de la dernière campagne a été l’entrée de celui qui a été baptisé PKP.

Le Parti libéral a d’abord été sonné qu’un capitaine d’industrie le dédaigne au profit du Parti québécois. La machine de communication libérale a néanmoins rapidement flairé une contre-attaque. D’abord, il y eut une tangente sur l’intégrité du magnat de la presse. D’arides questions de fiducie ayant promptement indisposé les électeurs, c’est finalement la menace d’un référendum couplé au projet de Charte des valeurs qui s’est révélée être la torpille parfaite.

Cela a réveillé le spectre du nationalisme ethnique (avec un nouveau fond d’islamophobie). De là, la panique a saisi le navire péquiste dont le capitaine a fait l’erreur de croire que le salut résidait dans un durcissement du message. De là aussi, de larges pans de l’électorat se sont figés d’effroi à la vue du PQ. L’ancre était jetée. En pleine mer.

Le vote-sanction est donc unidimensionnel ou un « single issue vote » si vous préférez. Il s’agissait de dire non à une ligne de gouvernement posée sur l’axe Référendum-Charte. De la même manière, c’est toute la question de la hausse des frais de scolarité qui avait polarisé puis cristallisé l’électorat en 2012. Cela ne voulait pas pour autant dire la fin du Parti libéral (quoique, en toute justice, les électeurs ont été moins durs avec Jean Charest qu’avec Pauline Marois).

Tout ça pour dire que la défaite du 7 avril a plus à voir avec les circonstances de la campagne qu’avec la « structure fondamentale » de l’électorat. Pour s’en convaincre, il suffit de voir les résultats dans des bastions péquistes tels que Borduas ou Ungava, tombés dans l’escarcelle libérale.

Les Québécois et l’indépendance

La mouvance nationaliste québécoise a près de deux siècles d’histoire « active » derrière elle. Elle prend d’abord une saveur politique, à partir de l’entrée en vigueur de l’Acte constitutionnel de 1791 avec le début des rapports tendus avec la minorité anglophone. Le nationalisme québécois pivotera graduellement vers une note plus culturelle et religieuse, les années Duplessis étant la caricature des années canadiennes-françaises. Les revendications économiques et constitutionnelles émergent pour leur part dans les années 1950-1960 : la Révolution tranquille.

Une trentaine de jours de campagne auraient suffi à abattre l’édifice? La réponse courte est « non ». Mais d’aucuns argumentent que nous assistons à un mouvement plus long de l’histoire.

Certes, ça fait désormais cinq élections perdues pour le PQ. Mais, demandez-vous. Quel chef, depuis 1995, a eu l’envergure d’un Lucien Bouchard ou d’un Jacques Parizeau? Certes, depuis 1998, le PQ ne s’est jamais ne serait-ce qu’approché de la barre des 40 % du vote populaire. Mais demandez-vous: les souverainistes « modérés » de droite n’ont-ils pas vu apparaître un parti leur offrant l’autonomie plutôt que l’indépendance, et un conservatisme fiscal plutôt qu’une dérive sociale-démocrate? Les souverainistes de gauche n’ont-ils pas découvert une option écologiste et féministe, résolument à gauche face à une dérive vers le trop libre marché?

Manque de leadership inspirant et inspiré. Fracturation de l’électorat. Se peut-il que le premier explique le second? Plus précisément, puisque des « compétiteurs » contestent au PQ le titre de fer de lance et centre de gravité du mouvement nationaliste, n’est-il pas normal que ses résultats s’affaissent en l’absence d’un leadership fort et à même de retenir les sympathisants?

Un second point, plus humain et moins arithmétique. Le nationalisme québécois est enraciné dans la conscience de son histoire et la fierté d’être québécois. À moins que les Québécois soient en mesure de s’oublier, il s’en trouvera toujours parmi eux un certain nombre pour être souverainiste. Le débat sur notre part d’identité canadienne continuera donc d’agiter fédéralistes et souverainistes. C’est ce débat qui maintient en vie l’option politique que représente le PQ. C’est aussi ce qui condamne la CAQ à rester en troisième position : on ne peut dépasser le clivage souverainistes-fédéralistes sans régler définitivement la question nationale.

D’ailleurs, encore sur la question de l’identité canadienne, un sondage EKOS montre qu’en 1998 60 % des francophones du Québec ressentaient « un attachement au reste du Canada ». En 2013, le chiffre est de 30 %. Mauvaise nouvelle pour le fédéralisme.

Ceci dit, un attachement solide au « reste du Canada » n’a jamais empêché des sentiments forts à l’égard du Québec, petit florilège d’une recherche sommaire :

— Stéphane Dion, 22 septembre 2008 (La Presse) : « Je suis un nationaliste québécois, j’adore les gens et j’adore la terre du Québec »

— Steven Blayney (PCC — Lévis-Bellechasse), 3 octobre 2008 (Journal de Québec) : « Je suis un nationaliste québécois et je ne me reconnais (sic) dans le Bloc québécois »

— Marc Boudreau (candidat PCC dans Vaudreuil-Dorion), 1er avril 2011 (Ottawa Business Journal) : « Pour moi, il n’y a pas plus Québécois qu’un autre Québécois. J’en suis un et j’en suis fier. […] Je suis nationaliste plus que n’importe quel député du Bloc »

Troisième point. On a aussi prétendu ici et là que l’avance du PLQ chez les jeunes (18-44 ans, cf. La Presse du 10 avril 2014) indique un fossé générationnel séparant les baby-boomers péquistes des jeunes plus libéraux et « mondialisés ». Affirmation audacieuse à l’issue d’une campagne où personne n’a pipé mot sur les enjeux qui inquiètent la jeunesse. C’est rarement dans ce genre de contexte que l’on construit un vote d’adhésion, ce qui laisse toute la place à un changement d’allégeance.

Conclusion

Plutôt que de jeter tout le lest de la montgolfière, les péquistes feraient mieux de se rendre compte qu’ils ne sont pas prêts de s’écraser.

La défaite est surtout due à une campagne très mal gérée et qui a surréagi au lieu de faire preuve de sang froid. Par ailleurs, le PQ souffre d’un vrai manque de leadership. Si les péquistes étaient plus disciplinés et moins durs avec leurs chefs, ceux-ci auraient plus de succès électoraux?

Enfin, le nationalisme québécois est une des tendances lourdes et fondamentales de notre histoire. Il colore la lecture que nous en faisons. Il transcende tous les autres clivages politiques et, en cela, assure la pérennité à une option politique souverainiste.

En somme, keep calm and rebuild.

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