La démagogie n’a pas qu’un camp, M. Bouchard!

M. Bouchard,

Depuis le début du débat sur la laïcité, vous êtes rapidement devenu l’un des plus intenses pourfendeurs du projet gouvernemental. Vous relevez les affirmations douteuses du gouvernement – parfois avec raison – dès que vous en avez l’occasion. Votre dernière lettre en est le plus récent exemple. Malheureusement, cette lettre est aussi un véritable bréviaire des méthodes que vous reprochez au gouvernement : démagogie et mensonges ne semblent pas vous être étrangers.

À chacun sa démagogie

Vous avancez que les balises concernant les accommodements raisonnables existent. Nous sommes heureux d’apprendre de la bouche d’un souverainiste que vous préférez des critères définis par le système de justice canadien plutôt que par l’Assemblée nationale.

Vous répétez ad nauseam que le projet gouvernemental ne repose sur aucune étude. Depuis quand les principes doivent-ils reposer sur des études? Pouvez-vous nous indiquer quelles sont les études qui soutiennent la position du rapport de votre commission en faveur de l’interdiction du port des signes ostentatoires chez les juges, policiers, gardiens de prison et procureurs? On les cherche toujours.

Vous soulignez comme étant démagogique l’idée selon laquelle le projet gouvernemental pourrait être vecteur d’inclusion, d’égalité et de respect des différences. Puis-je rappeler à l’universitaire que vous êtes que la laïcité fait l’objet de débats homériques entre les universitaires du monde entier? Dans ce domaine, point d’absolu, du moins rien qui puisse vous permettre de pontifier.

L’international, lieu de toutes les faussetés

Le domaine toutefois où vous vous dépassez dans les affirmations grossières est celui des différents exemples internationaux. D’abord, vous semblez vraiment prendre le modèle français de laïcité en grippe. De la part d’un universitaire qui s’est bâti une carrière dans l’exaltation du caractère américain du Québec et du rejet de son lien avec la France, rien de bien surprenant : c’est votre droit le plus strict. Toutefois, lorsque vous avancez que le modèle laïciste français est la cause de ses problèmes d’intégration, vous laissez vraisemblablement vos sentiments prendre le dessus sur votre raison.

Viendrait-il à quelqu’un de sérieux l’idée d’associer la laïcité aux problèmes d’intégration que connaît la France? Personne là-bas – même les plus hautes autorités religieuses, le Conseil français du culte musulman en tête – ne tient un tel loufoque discours. La réponse se trouve ailleurs, dans des questions urbanistiques au premier chef.

Vient ensuite l’affirmation fausse que seulement « 3 ou 4 pays ou régions d’Europe » auraient légiféré de manière à « restreindre les droits ». D’une part, près de la moitié des länder allemands (8), dont la très cosmopolite Berlin, ont des règles qui balisent l’affichage de signes religieux ostentatoires dans leur fonction publique, ce qui en plus de la France, de certaines commissions scolaires britanniques, de cantons suisses ou d’autres États dépasse de loin vos chiffres.

D’autre part, un nombre important d’États ou de régions de l’Union européenne (18) ont des religions officielles ou sont des États concordataires qui ont signé des traités avec le Vatican visant à garantir des droits et privilèges aux catholiques. Difficile dans ces cas de ne pas garantir les mêmes droits aux minorités religieuses sans attaquer de front l’égalité entre les citoyens.

Voilà des faits que vous omettez systématiquement de mentionner et qui, s’ils étaient correctement soulevés, mineraient gravement votre argument, justement parce qu’il ne serait jamais accepté au Québec de définir une religion d’État ou de signer un traité avec le Vatican.

Toutefois, l’épouvantail le plus scandaleusement mensonger auquel vous avez maintenant recours est le respect des « traités de droit international auxquels le Québec est assujetti ». Auriez-vous l’amabilité s.v.p. de citer un exemple de ces « traités » que nous enfreindrions advenant l’adoption de la charte de la laïcité? Je suspecte que vous auriez beaucoup de misère à n’en trouver qu’un seul. Non seulement, s’il existait, cela ferait longtemps que la France aurait été remise à l’ordre, mais aussi, et surtout parce que le seul tribunal international s’étant penché sur la question de la laïcité – la Cour européenne des droits de l’homme – a maintes fois validé le modèle français que vous abhorrez tant.

En fait, à l’image de ce que vous reprochez au gouvernement, vous n’hésitez pas non plus à appuyer sur l’un des ressorts pernicieux de la psyché minoritaire des Québécois : en faisant appel à la supposée image négative que la majorité – dans ce cas-ci la communauté internationale – aurait de nous si nous adoptions cette charte, c’est la condition minoritaire du Québec que vous exacerbez dans le but de mettre le doute dans notre esprit. Venant d’un souverainiste, ce procédé donne la nausée, d’autant plus que vos doutes reposent sur des bobards.

Ne fuyez pas votre responsabilité

Depuis la tenue de votre Commission, vous avez acquis un statut d’autorité dans le débat sur la laïcité. Avec ce statut vient une responsabilité que vous semblez fuir à mesure que vous voyez les conclusions de votre rapport mis de côté par la société québécoise : celle de la justice dans le débat que nous menons. À date, on ne peut pas dire que l’universitaire que vous êtes brille par sa retenue : ça aussi, c’est triste.

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