Le maire «hyperactif» : analyse d’un modèle gagnant

Par Philippe Brisson

Les récents déboires du maire Ford ont particulièrement captivé l’imaginaire collectif de la planète. La ville de Toronto souffre de cette publicité impromptue et ses citoyens commencent seulement maintenant à changer leur fusil d’épaule quant à la confiance qu’ils portent à leur maire. Pourtant, avant l’apparition de la fatidique vidéo, une majorité des citoyens de la ville croyaient déjà à son problème de consommation. En effet, il agissait déjà de la même façon et il avait déjà commis plusieurs gaffes de « moindre envergure »[1]… ce qui ne l’empêchait pas d’obtenir l’appui de 40 à 45% des Torontois[2] (résultats de sondage similaires à sa victoire électorale). Pourquoi les citoyens de Toronto ont-ils élu un tel candidat en 2010?

La même question pourrait être posée au sujet de Denis Coderre et Régis Labeaume. Bien que ces derniers n’aient pas été mêlés à des scandales aussi graves, leur style coloré a plusieurs points en commun avec celui du maire Ford. Au lendemain des élections, le panel électoral mis en place par Le Devoir, plusieurs commentateurs en ligne et « l’élite intellectuelle » du Québec n’arrivaient pas à comprendre qu’une majorité de la population veuille appuyer ces candidats populistes qui n’hésitent pas à jouer la carte de la forte personnalité dans leur approche politique. On a ainsi vu émerger sur internet des explications simplistes basées sur l’ignorance du peuple ou sa manipulation par des leaders populistes. Ce texte se veut une réponse plus posée à ces questionnements, à savoir pourquoi le modèle populiste/hyperactif est en ce moment en pleine effervescence dans le milieu municipal. Une brève comparaison des techniques de Ford, Coderre et Labeaume permet de comprendre en partie la source de leur succès. Elle met en lumière le fait qu’ils sont beaucoup plus un « produit » répondant aux besoins de bassins électoraux que des manipulateurs.

Première source : les partis politiques municipaux

La relation entre partis municipaux et électeurs est historiquement difficile au Québec (à Toronto, il n’y a pas de partis politiques municipaux officiels). Une rapide étude des partis politiques des principales villes permet de constater que les partis se sont créés et ont cessé d’exister en fonction de leur chef fondateur. Bien sûr, des partis comme Vision Montréal ou le Parti civique du maire Drapeau ont survécu à leur fondateur, mais en général pas plus d’une décennie. Essentiellement, les partis qui se font la courroie de transmission d’un courant idéologique ou qui ont une plateforme susceptible de susciter l’engagement citoyen actif sont rares dans le monde municipal (Projet Montréal est un cas assez unique au Québec). On assiste donc principalement à la création de partis d’intérêts centrés autour d’un candidat à la mairie. Le parti ne joue pas tant le rôle d’un mouvement politique articulé, mais bien d’une alliance visant à augmenter les chances d’élection de chaque membre de cette « coalition d’intérêts » en misant sur les avantages d’un groupe organisé plus fort que de simples individus.

Bien que l’idée de s’allier sous la bannière d’un parti pour augmenter sa crédibilité et ses appuis est logique sur papier, dans les faits, l’électeur moyen ne se laisse pas impressionner par cette stratégie[3]. Un rapide aperçu des noms de partis au Québec nous révèle aussi une « grande » originalité, les « vision [nom de la ville] », « action [nom de la ville] », « option [nom de la ville] », « renouveau [nom de la ville] » et « équipe [nom du candidat à la mairie] » étant monnaie courante et permettant peu d’incarner quoi que ce soit. Ces partis ne misant pas sur l’idéologie, on obtient donc des partis pratiquement indifférenciables qui débattent de points relativement mineurs sur la manière de gérer une ville. Au final, l’élément permettant de distinguer ces formations qui se ressemblent toutes est le candidat à la mairie. On en retient donc que l’électeur cherchera en général à voter en fonction du candidat à la mairie. Lors de la dernière campagne électorale, Denis Coderre et Régis Labeaume l’ont compris. Ils n’ont fait que s’adapter à la réalité partisane municipale.

Deuxième source : la volonté de certaines clientèles électorales

Le profil des électeurs est aussi important dans le phénomène des maires hyperactifs. Afin de mieux visualiser cette réalité, nous avons colligé des cartes qui permettent d’identifier les secteurs d’appuis aux maires lors des dernières élections. Notons qu’aucune carte n’a été produite pour la ville de Québec, tout simplement parce que le maire Labeaume a récolté des appuis majoritaires dans tous les districts et arrondissements de la ville. On retiendra toutefois que ses appuis les plus faibles (50-60%) se situent tous dans les secteurs du centre-ville/centre historique de Québec, secteur en général plus aisé et plus éduqué[4]. Le cas de Québec est particulier dans la mesure où sa population est relativement homogène, nous reviendrons donc sur le cas du maire Labeaume dans la section portant sur la troisième source de ce phénomène.

Carte 1

Appuis des deux principaux candidats à la mairie de Toronto en 2010 – Source : Torontoist.com

 

Carte 2

Il y a là une constante géographique. Les maires hyperactifs récoltent leurs appuis principalement en périphérie des centres-ville. À Toronto, le maire Ford a fait sa campagne en ciblant les banlieusards et villes fusionnées sous une bannière de candidat de l’austérité proche du peuple. À Montréal, Denis Coderre a remporté facilement les appuis des résidents de sept villes fusionnées principalement du nord de l’île et est arrivé à moins de cinq pour cent du meneur dans huit arrondissements (dans la moitié de ces cas, il était à égalité ou à moins de 2% d’écart du meneur). Bien que le portrait semble plus mitigé à Montréal, il faut tenir compte du facteur « lutte à quatre » qui a réduit les majorités et écarts entre candidats. Géographiquement, l’appui à Coderre s’est donc principalement concentré dans les villes fusionnées et les secteurs moins denses de la ville, tout comme ce fut le cas à Toronto, encore une fois sous une bannière « d’homme proche du peuple ». L’essentiel de son programme et de sa campagne s’est joué sur des engagements limités et de faibles dépenses pour la ville, Coderre préférant miser sur « la remise sur pied de Montréal ». Quant à Labeaume, le phénomène est le même : ses appuis les plus massifs  se trouvent en périphérie, son programme est centré sur « le ménage fiscal » de la ville et sa marque de commerce depuis quatre ans est son « authenticité ».

Alors qu’on assimile souvent le populisme à un ciblage des classes de travailleurs peu éduqués, pauvres —ce qu’on appelle en anglais les angry white males—, les cas de Montréal et Toronto pointent vers un portrait bien différent. Tout d’abord, les trois maires ont connu des résultats élevés dans des secteurs de classe moyenne (banlieusards ou densité urbaine modérée), oscillant entre le faible revenu et le revenu moyen-élevé. Le phénomène dépasse donc l’analyse simpliste de « ciblage des pauvres ».

Carte 3

Revenu moyen Toronto (2006) – Source: http://www.statcan.gc.ca/pub/85-561-m/2009018/m003-eng.htm

 

Carte 4

Revenu moyen Montréal (2005) – Source : ville.montreal.qc.ca/montrealenstatistiques

Ensuite, dans ces mêmes secteurs conquis par Coderre et Ford, le niveau d’éducation et de fréquentation des études supérieures est variable, tant des secteurs très éduqués ou peu éduqués ayant supporté les candidats Ford ou Coderre. Encore une fois, l’adage du « populiste vise les gens peu éduqués pour les manipuler » ne tient pas la route, puisque certains secteurs où les taux de diplomation universitaire sont très élevés ont appuyé ce genre de candidat. L’électeur cible du candidat hyperactif semble donc beaucoup plus être l’individu de classe moyenne, au niveau d’éducation variable, qui s’attend à une meilleure gestion municipale, à des réductions de taxes et à une amélioration de ses propres conditions de vie plutôt que celles de la ville en général. Ajoutons que ce sont des villes fusionnées qui appuient ces candidats : ces communautés ne souhaitent pas avoir à payer plus à la ville centrale pour des services qui bénéficieront proportionnellement plus aux résidents de l’ex-ville centre.

Détention d’un diplôme universitaire à Toronto (2011, en nombre brut de diplômés) – Source : Toronto demographics

 

Carte 6

Détention d’un diplôme universitaire à Montréal (2006, en pourcentage) – Source : ville.montreal.qc.ca/montrealenstatistiques

Finalement, tant à Toronto qu’à Montréal, l’importance de l’appui de communautés ethniques dans la victoire des candidats hyperactifs est non négligeable (cartes 3 et 4). Le fait d’être connu de ces communautés, lesquelles votent historiquement moins aux élections[5], est parfois suffisant pour obtenir des appuis de masse. Bien que Coderre et Ford aient pu miser en majorité sur l’appui de la communauté blanche judéo-chrétienne, ils ont été ceux qui ont le plus capitalisé sur les votes des minorités ethniques si on se fie aux données géographiques. L’incident de la vidéo de Coderre avec les juifs hassidiques n’est pas un hasard[6].

Carte 7

Carte 7 : Proportion de minorités visibles à Toronto (2006) – Source : http://www.statcan.gc.ca/pub/85-561-m/2009018/m004_en.gif

 

 

Carte 8

Ces facteurs démographiques et géographiques viennent briser le mythe que les populistes visent des pauvres, non éduqués et le type angry white males. La clientèle des populistes est beaucoup plus variable, ciblant des individus pauvres comme aisés, à l’éducation tant limitée que supérieure, tant blancs que membres de minorités visibles. Ces populations ont soit des objectifs politiques clairs (payer le moins possible pour la ville centre) et votent ainsi pour des individus respectant cette intention, soit ils n’ont pas d’objectifs précis et cherchent un individu qui établit une relation avec eux. Les données renforcent l’idée qu’un candidat à la mairie qui mise sur des envolées lyriques et une forte personnalité, mais qui promet une austérité et peu de projets d’envergure, sera avantagé auprès des bassins électoraux de villes fusionnées. Le fait d’avoir une facilité à aborder les communautés ethniques est un facteur crucial, ces dernières se situant en bonne partie en périphérie et étant plus difficiles à amener voter, mais qui sont très payantes électoralement par des mouvements en masse une fois la « glace » brisée.

Troisième source : s’adapter au monde médiatique contemporain

Ce dernier facteur est à nos yeux celui qui a le plus de poids sur le choix du pari populiste/hyperactif. En effet, l’appareil médiatique contemporain a évolué d’une telle manière que l’exposition publique dans les médias se joue maintenant sur l’instantané, les entrevues de moins de 30 secondes et les affirmations de moins de 140 caractères. La visibilité n’est donc plus liée principalement au contenu affirmé, mais à la capacité de percer la bulle médiatique et d’attirer l’attention. Bien que la classe politique soit confrontée à cette situation depuis un certain temps, à l’heure actuelle ce sont ceux qui jouent la carte du populisme/l’homme fort qui récoltent les meilleurs scores.

Plusieurs ont critiqué la sortie du maire Coderre au sujet des joueurs des Canadiens de Montréal, cet exemple étant très représentatif du style hyperactif. À mes yeux, cette sortie aura quand même été bénéfique pour le maire, lui permettant d’obtenir plusieurs minutes de temps d’antenne sur des médias grand public (RDS notamment). Le maire aura certes essuyé des critiques, notamment des Canadiens de Montréal et de commentateurs politiques, mais l’opinion publique aura retenu qu’il est un fan de sport, un être humain imparfait et quelqu’un qui partage le même genre d’émotions/enjeux que la majorité de la population. Le maire Labeaume mise sur le même genre de succès lorsqu’il fait des sorties au sujet du retour des Nordiques de Québec, des comparaisons Québec-Montréal et qu’il insulte les journalistes. Il en va de même pour Rob Ford dans ses sorties en général. Avant que sa situation personnelle ne s’empire, il misait sur une émission de radio, des propos directs et des positions tranchées sur des sujets populaires.

La caractéristique constante chez ces individus est celle d’avoir une personnalité accessible, compréhensible et conséquente. La confiance envers les politiciens étant assez basse[7] chez les citoyens, l’électeur cherchera à déterminer sa confiance envers la personnalité politique en fonction de sa connaissance de l’individu et du niveau d’identification qu’il ressent envers lui. Or cette connaissance, ou du moins l’apparence de cette connaissance, se forme lorsque la personnalité observée est conséquente (gestes et discours compatibles et constants), prévisible (la surexposition médiatique permet de conditionner l’esprit et la mémoire, donc de créer cet effet) et authentique (volonté apparente de l’individu d’aller au-devant des gens malgré le fait qu’ils soient des politiciens peu appréciés, aisance de communication).

Ces maires ont compris que le succès passe par une surexposition dans les médias, un discours clair et polarisé ainsi que des propos/gestes permettant une « connexion » avec l’électeur moyen plutôt que le converti politique. Bien sûr, cette recette peut mener à des dérapages. Mais, si on oublie le cas actuel du maire Ford, il s’avère que l’électorat est prompt à pardonner les écarts des maires hyperactifs. Au début de la crise « Ford », sa popularité a même augmenté de 5 points de pourcentage! Régis Labeaume a connu maints écarts pendant les quatre dernières années, ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir une victoire imposante aux dernières élections et de maintenir un taux de satisfaction de 70 à 75% pratiquement tout au long de son mandat. Les personnalités fortes survivent malgré leurs erreurs, parce que leur lien avec la population est assez fort pour justifier quelques écarts. Ironiquement, ces écarts sont même perçus comme « normaux » et humains, nourrissant la relation avec la population et augmentant l’appui. Dans tous les cas, les trois maires comparés imposent leur tempo aux médias au lieu de suivre celui de ces derniers, sont hyper sociables et incarnent la mentalité du « stand my ground », tous des facteurs voués à plaire aux profils électoraux décrits plus tôt dans ce texte.

Une tendance lourde

N’en déplaise à tous ceux qui ont été surpris et déçus des résultats du 3 novembre, les signes étaient pourtant clairs avant la dernière campagne électorale. Peu de temps avant son commencement, Raynald Harvey, président de la firme de sondages Segma, confirmait que, selon ses sondages menés dans différentes municipalités, les Québécois sont prompts à favoriser les candidats à la mairie qui « se tiennent debout face à la fonction publique municipale et face à toutes les contraintes qu’ils rencontrent. Les gens veulent un boss, et les politiciens qui exercent ce type de leadership ont une cote de popularité élevée »[8].

Il est peu probable que cette situation change à court ou moyen terme, d’autant plus que le problème de corruption en politique et dans le milieu de la construction s’articule notamment autour des partis politiques municipaux, ce qui leur nuit considérablement. C’est pourquoi les partis municipaux du Québec et les candidats doivent réaliser dès que possible que leur succès futur ne peut se baser uniquement sur la création d’un parti municipal ou le positionnement idéologique. L’électorat préfère une forte personnalité au pouvoir, une part de discours d’austérité/bonne gestion de la ville et une personnalité omniprésente dans les médias. Imaginez l’effet dévastateur qu’aurait un candidat à la mairie hyperactif s’il était en plus équipé idéologiquement, compétent sur le plan des connaissances de la gestion/administration et formé en urbanisme…


[8] http://www.quebechebdo.com/Opinion/Tribune-libre/2013-09-08/article-3379975/L%26rsquo%3Baura-avant-les-idees/1

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