« Charte des valeurs » — L’échec du débat ne peut être une option

Par Jocelyn Caron

Depuis que le débat sur la place de la religion s’est enfin concrétisé au Québec avec la proposition gouvernementale d’une « charte des valeurs », nous avons été en mesure de constater que les différents protagonistes de ce débat n’ont pas hésité à soulever les conséquences potentiellement néfastes des positions de leurs adversaires. Il semble toutefois que l’on occulte ce qui devrait être considéré comme la principale préoccupation de ceux qui ont amorcé le débat sur la charte des « valeurs » : que celui-ci ne soit pas mené à son terme.

Des raisons de redouter l’échec du débat

Premièrement, parmi les bonnes raisons de vouloir mener à terme ce débat est justement de mettre fin aux problèmes que l’on dénonce. Ne pas se donner la chance de terminer un débat que l’on a lancé mine de facto la sincérité quant à l’importance des questions soulevées par ledit débat et génère un doute sur les intentions réelles de ceux qui l’ont amorcé.

Deuxièmement, mener une discussion sur une question aussi fondamentale que la place de la religion dans nos institutions publiques ne saurait, spécialement à cette époque où les différences individuelles sont exacerbées, se faire dans la facilité. Ces questions ne passent jamais comme une lettre à la poste, spécialement au Québec où les débats de société sont assimilés de manière pavlovienne à de vulgaires chicanes. Conjugué à l’appétit croissant de certaines élites politiques pour les questions d’intendance issues du triptyque « économie-santé-éducation », il est évident que bien peu oseront reprendre le flambeau dans un avenir rapproché si le débat actuel se termine en queue de poisson. Encore une fois, tout cela au détriment des situations que l’on cherche à juguler.

Troisièmement, ce débat est une excellente occasion de construire les institutions politiques québécoises. S’il ne fait plus de doute que le Québec constitue une nation culturelle distincte, il ne saurait être aussi évident d’avancer que le Québec est une nation politique achevée. Bien sûr, le Québec compte quelques piliers qui constituent l’amorce d’une identité politique bien à lui (Charte des droits et libertés de la personne, Charte de la langue française et Code civil), mais d’aucuns ne pourraient affirmer que la tâche est accomplie. En attendant une constitution en bonne et due forme, il faut considérer qu’une éventuelle Charte de la laïcité participe à la construction de notre identité politique. Rater une telle occasion nous repousse du chemin de notre modernité.

Agir à la hauteur du débat que l’on a lancé

Lorsqu’un gouvernement lance la nation dans un débat aussi délicat, on peut s’attendre à ce qu’il agisse à la hauteur de celui-ci. Malheureusement, il semble que le gouvernement ne cherche pas à dissiper complètement les doutes à cet égard.

D’abord, les tenants du projet gouvernemental doivent s’éloigner du maximalisme d’une position perçue comme radicale. Le Québec baigne dans une tradition politique anglo-saxonne où les ajustements incrémentaux sont la règle de la conduite des politiques publiques. Ainsi, par réflexe, les élites québécoises (et canadiennes) sont rétives aux projets changeant l’ordre établi. Chaque fois que l’on attaque de front cette disposition d’esprit, on risque de soulever une tempête qui ne peut être apaisée qu’avec deux instruments dont ne dispose pas l’actuel gouvernement : une majorité parlementaire et le temps.

La majorité parlementaire permet de contrôler le débat et d’y mettre un terme. Le temps, quant à lui, permet à la réforme de percoler dans la société, de changer les habitudes et de constater que le cataclysme annoncé par les opposants n’a pas eu lieu. En acceptant de reculer sur certaines des dispositions les plus radicales de son projet et le rendant plus cohérent, on maximiserait les chances d’une adoption rapide qui aurait la possibilité de bénéficier de l’appui du temps.

Surtout, il apparaît que la tenue d’élections générales portant sur la « charte des valeurs » serait un exercice hautement préjudiciable pour le Québec.

Soumettre un projet qui porte sur l’application et la portée que l’on souhaite donner aux droits fondamentaux avant d’avoir épuisé le processus parlementaire ne fait pas honneur aux institutions politiques qui nous gouvernent ni au débat que l’on souhaite mener. D’une part, cela ouvre la porte à toutes les spéculations sur l’instrumentalisation de la question à des fins partisanes et sur la basse considération qu’un gouvernement aurait pour les segments de la population qui sont davantage touchés par le débat.

D’autre part, il s’agirait ici de jouer à la roulette russe avec l’issue d’un débat signifiant pour l’avenir de notre vivre ensemble. Depuis l’élection québécoise de 2007, le Québec est entré dans une ère de volatilité politique inégalée depuis au moins 1867. Bien malin celui qui pourrait prédire l’issue de la prochaine campagne électorale. Ainsi, celui qui déclencherait des élections sur ce sujet avant la fin du processus parlementaire montrerait de manière éclatante le peu de cas qu’il fait du fond de la question et des effets collatéraux qu’un tel débat peut engendrer.

En définitive, nous devons espérer que le gouvernement sera à la hauteur de l’important débat qu’il a lancé en ne succombant pas aux sirènes maximalistes ou électoralistes. Ce faisant, les chances d’adoption d’une réforme inspirée de ses propositions seront rehaussées. Et c’est tout le Québec qui en profitera.

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