Le Kraft Dinner des valeurs québécoises

Quand j’étais dans le mouvement étudiant, on organisait souvent des actions qu’on disait symboliques. C’était en général dans les premières étapes d’un plan d’action qui servait à éventuellement améliorer les conditions objectives de nos membres : prêts et bourses, frais de scolarité, etc. Un symbole peut être un objet ou une action qui signifie quelque chose par association. On donne un sens à ce symbole et, dans ce cadre, il peut devenir une cible intéressante lors d’une campagne politique.

Ces actions symboliques servaient à se tailler une place au sein de l’espace public pour faire connaître notre message. Certains militants, plus à gauche que la moyenne, disons, avaient l’impression que ces actions ne servaient pas à faire avancer quoi que ce soit. Comment, en allant manger du Kraft Dinner (pour signifier la piètre condition financière des étudiants) devant les bureaux du MELS, allait-on améliorer nos existences?

« Patience! », disions-nous, « ce n’est qu’une étape temporaire, nous sommes au début d’un grand combat qui durera longtemps. »

Si l’on admet que l’individu interprète le présent en ayant en tête son passé, on me pardonnera de passer directement au sujet de la charte des valeurs et de l’interdiction des signes religieux, ainsi que de la présence du crucifix à l’Assemblée nationale, différents enjeux qui déchirent à peu près tout groupe de plus de 3 personnes.

C’est que cette charte fait penser par bout aux actions symboliques que nous faisions à l’époque. En effet, la rhétorique gouvernementale, reprise, modifiée (et, avouons-le, parfois carrément défigurée) par les différents partisans de la charte, est remplie de nobles objectifs à prétention universelle, qui deviendraient le socle de la société québécoise. Au nom de l’égalité homme/femme par exemple,  la charte est nécessaire.

Au nom de l’accessibilité aux études, nous mangions du kraft Dinner devant le caméraman d’Infoman.

La lutte aux symboles, et après?

Le malaise qui accable bien des opposants de cette charte est le caractère essentiellement symbolique de sa mesure la plus controversée, l’interdiction des signes religieux dans la fonction publique. Ainsi, il semble exister un décalage important entre les principes défendus et les actions proposées : ferme sur les objectifs, souple sur les moyens, disait la première ministre.

Mon hypothèse est que les femmes les plus opprimées de la société québécoise, peu importe d’où elles viennent et de quels codes culturels elles adoptent, ne seront pas du tout touchées par la mesure la plus controversée de la charte. Elles sont en général exclues des différents mondes sociaux qui composent la société québécoise. Légiférer uniquement sur la fonction publique manquera inévitablement la cible. Dans ce cadre, il était ironique d’entendre Mme Maltais nous dire qu’il était impossible de légiférer sur les concours de mini-miss Laval, parce que bon, « c’était compliqué ».  C’est effectivement compliqué, tout ça.

On m’accusera d’invoquer un faux dilemme : soit on applique la charte, soit on fait autre chose. Mon but est autre. Il est de démontrer que certains principes universels sont défendus par les deux camps, mais que l’un d’entre eux considère que les moyens proposés par l’autre sont futiles et ratent la cible.  Ainsi, lorsque l’on traite les opposants à la charte de simples individualistes sans conscience globale, on tend selon moi à faire porter d’énormes souliers à la charte et à ces effets. Pour bien des opposants, donc, les solutions sont ailleurs[1].

Des symboles multidimensionnels

Selon Marie-Claue Lortie[2], Parizeau a tout faux en minimisant l’impact du voile qui, pour elle, symbolise un retour en arrière. Que faire des demandes de certificats de virginité et de l’affaire Shaffia demande-t-elle? Bonnes questions, qui ne seront pas réglées par l’interdiction des signes religieux : Touba Yaya par exemple, ne portait pas de voile et avait un permis de conduire.

Nous sommes dans un terrain particulièrement mouvant en ce sens que la perception que les gens ont de certains symboles dépendra entre autres choses de leur propre expérience. De plus, le foulard de la musulmane est loin d’être le seul symbole qui peut avoir plusieurs sens. Un drapeau représentant un État-nation quelconque peut très bien signifier la libération d’un peuple par rapport à un autre et en même temps représenter l’aplatissement des minorités qui doivent vivre sous ce drapeau. Le mouvement féministe connaît bien la situation où, au nom d’un principe universel vertueux, l’idée même des droits des femmes est rejetée du revers de la main.

Par exemple, en 1791, une féministe française, Olympe de Gouges, féminisa la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen parce que, malgré le fait que l’égalité soit inscrite sur papier, la situation objective de la femme en faisant encore un être inférieur à l’homme. Inutile de dire que l’initiative ne fut pas bien accueillie par les camarades humanistes. Ses multiples oppositions aux jacobins et aux montagnards la firent d’ailleurs mourir sur l’échafaud, sous l’accusation de militer à l’encontre de l’intérêt supérieur de la nation. Qu’est-ce que cela nous dit au sujet de la valeur de la Déclaration et de celle de la Nation? Considérant que ces dernières ont également versé beaucoup de sang, pourrait-on aller jusqu’à dire qu’elles sont des symboles de domination inégalitaire?

Dans ce cadre, il serait peut-être plus juste d’éviter d’accuser la femme qui porte le voile de porter sur ses épaules des décennies d’oppression car, en ce domaine, les gens qui défendent à peu près toutes les causes possibles et inimaginables pourraient se faire accuser d’à peu près n’importe quoi. Je suis ouvertement souverainiste et nationaliste. Dans ce cadre, on pourrait m’accuser de tout ce que les idéologies nationalistes ont provoqué de mal dans l’histoire. Serait-ce des accusations valables? Oui, si mes actions et mes propos encourageaient la haine et l’intolérance. Alors, si le gouvernement souhaite légiférer au nom de l’égalité, il devrait s’attaquer aux comportements, non pas aux symboles.

Bref, on attend avec empressement la suite des choses, en termes d’initiatives visant à réduire les inégalités homme/femme, parce que, pour l’instant, il semble que l’on mette en place une mesure qui ne changera rien pour la société québécoise, tout en mettant un poids inutile et potentiellement contre-productif sur les musulmanes.

Mais où est Fatima?

Le débat n’a pas seulement tourné autour de l’égalité homme/femme et du féminisme. Il a aussi touché à l’épineuse question de l’intégration des minorités ethnoculturelles au sein de la majorité québécoise.

Là encore, même constat.

La question des accommodements raisonnables et des signes religieux ne peut à elle seule dresser un portrait complet des différents obstacles à l’intégration des minorités. Qu’en est-il des cours de francisation aux immigrants allophones? Pourquoi le taux de chômage chez les Maghrébins est-il encore plus élevé que celui des autres[3]? L’émeute de Montréal-Nord en 2009 devrait-elle nous dire quelque chose au sujet des communautés haïtienne et latina et du sort qui leur est réservé actuellement[4]? Pourquoi les taudis à Montréal sont-ils majoritairement habités par des immigrants[5]? Comment se porte la concertation « harmonieuse » entre les autochtones et blancs proches des réserves6]? Et la reconnaissance des diplômés étrangers que nos gouvernements vont chercher dans leur pays, sans trop leur dire tous les obstacles à franchir avant de pouvoir occuper un emploi similaire à celui qu’ils avaient dans leur pays d’origine[7]?

On accusera ce texte de tenter de faire dévier le débat. Ce n’est pas faux. Je crois qu’une bonne partie des opposants à la charte attendent aussi la suite des choses par rapport aux grands principes qui soutiennent la charte des valeurs. Ainsi, le gouvernement du Parti québécois aurait tout avantage à nous expliquer les actions gouvernementales qui ne seront pas seulement symboliques, mais qui joueront un rôle proactif pour améliorer les conditions des minorités et des femmes. De plus, il apparaît difficile de séparer laïcité, intégration des minorités et égalité entre les sexes. Les trois concepts se sont mélangés dès le début, alors que le gouvernement a décidé de nommer son document « charte des valeurs ».

Si le débat sur la charte semble épuisé, rien ne nous empêche d’en profiter pour l’élargir aux autres obstacles à l’égalité homme/femme et à l’intégration des immigrants, deux enjeux de taille qui exigeront sûrement que nous sortions des frontières de l’État traditionnel, là où la charte est cantonnée pour l’instant.

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