Khrouchtchev et les condos montréalais

« Prenons la construction des immeubles d’habitation. Pourquoi donc ne pas choisir les meilleurs projets de ces immeubles et ne pas répéter leur construction un grand nombre de fois? […] Il faut choisir un nombre limité de projets types pour immeubles d’habitation, écoles, hôpitaux, jardins d’enfants, crèches, magasins et ouvrages divers et engager la construction massive d’après ces projets pendant, mettons, cinq ans. Une fois ce délai écoulé, il faudra les réexaminer et, s’il n’y a pas de meilleurs projets proposés, prolonger l’utilisation de ces mêmes projets pendant cinq nouvelles années. Qu’y a-t-il de mauvais dans cette façon d’agir, camarades? »

— Nikita Khrouchtchev, décembre 1954

Par Vincent Ranger

Lorsqu’en 1953 Nikita Khrouchtchev remplace Joseph Staline à la tête de l’Union soviétique, ce dernier avait laissé le pays avec un grave problème de logement. Avec un taux de croissance annuelle de la population de près de 2 %, mais surtout une urbanisation fulgurante, l’URSS avait peine à loger ses camarades. C’est pourquoi à son arrivée au pouvoir Khrouchtchev lance le plus vaste programme de construction immobilière de l’Union. À la fin des années 1950, l’objectif est de construire annuellement plus de 2 millions de logements dans les villes…

Évidemment, communisme oblige, la planification est faite directement de Moscou. On y établit les objectifs annuels, prévoit le type d’habitation à être construite et leur nombre d’étages. Pour la liberté individuelle, on repassera… Mais dans la mère patrie de Lénine, l’efficacité et le dirigisme étatique n’ont pas de prix.

Cette époque a beau être révolue, j’ai parfois l’impression en me promenant à Montréal d’assister à ce que devait être le développement urbain lituanien des années 1950. Devant la demande importante de logements, la construction à tout prix prend le dessus sur un développement incrémental et réfléchi de notre environnement urbain. Mais surtout, ce développement se fait au détriment de la richesse de notre patrimoine architectural.

Avez-vous eu l’occasion dernièrement de regarder les projets de condominiums qui poussent comme des champignons depuis quelques années? Évidemment, chacun vante son originalité et sa supposée réinvention de la vie urbaine. Comment ne pas se sentir unique dans votre immeuble Azur, SE7T ou Ligori? Habiter dans VOG ou sAx, c’est nécessairement affirmer votre personnalité distinctive… Mais dernière ce branding pitoyable se trouve la tristesse du développement immobilier montréalais : une uniformisation de l’architecture à rendre jaloux les urbanistes soviétiques. Que vous cherchiez un condo dans Hochelaga-Maisonneuve, dans Ahuntsic ou sur le Plateau, ne vous inquiétez pas : vous aurez droit partout à la reproduction du même modèle d’habitation sans égards à l’environnement. Chaque étage sera divisé en deux logements, tous de quatre pièces et demie avec stationnement à l’arrière, sous votre balcon. On a l’impression que les promoteurs se passent un plan de construction sans se poser de question. C’est à se demander s’il n’y a qu’une seule façon de concevoir un logement.

Évidemment, il y a de magnifiques projets à Montréal. Plusieurs nouvelles constructions s’efforcent de s’intégrer au quartier environnant et s’assurer de bien se fondre au paysage urbain. C’est toutefois l’exception davantage que la règle. Combien s’efforcent de conserver les escaliers extérieurs si caractéristiques de l’image de Montréal? Combien tentent de construire des logements aux propriétés variées pour répondre à tous les types de clientèles montréalaises? Voyez-vous régulièrement des logements plus grands que 5 pièces et demie pour s’assurer de retenir les familles plus nombreuses sur l’ile? Et là, je ne parle que du développement dans les quartiers centraux traditionnellement résidentiels, car le massacre est bien pire ailleurs. Déplacez-vous du côté du centre-ville, de l’ile des Sœurs ou d’autres quartiers périphériques et l’implantation en série d’un modèle unique est bien pire. Pour s’assurer d’avoir 18 étages qui ont une vue sur le fleuve, pourquoi ne pas sacrifier la vie de quartier et l’intégration des logements à la ville?

En fait, ce que le développement frénétique de condominiums à Montréal révèle, c’est les limites du libre marché. Les promoteurs en quête d’un coup d’argent facile cherchent le moyen le plus rapide de transformer un terrain vague en promesse d’achat d’unité. Que restera-t-il du quartier après cette transformation? Après moi le déluge. L’important, c’est de maximiser la valeur du terrain en le transformant de la manière qui sera la plus bénéfique possible.

Photo Montréal

Image: La liberté dans un monde capitaliste – Vincent Ranger, CC BY-NC-SA 2.0

Qui a-t-il de si différent avec l’architecture soviétique? La chute de l’idéologique communiste était censée faire triompher la valeur suprême de la vie moderne : la liberté! C’était pourtant sans réaliser qu’au fond, on a remplacé un dictat par un autre. Au lieu d’une uniformisation par la centralisation du pouvoir politique, on assiste à un nivèlement de la liberté par l’assujettissement du développement à la règle du profit. Des architectes quelque part dans le monde ont probablement trouvé le plan architectural idéal pour faire rentrer un ilot central de cuisine, un barbecue et une place de stationnement dans le moins de pieds carrés possible. Ça c’est le progrès! Si quelqu’un arrivait à ajouter un spa à ce plan, il gagnerait probablement le prix Nobel…

Une économie libre devrait permettre l’expression d’idées nouvelles, non conformistes et surtout non uniformes. Ce n’est malheureusement pas ce qui se produit à Montréal. La vigueur du marché immobilier a fait sacrifier l’originalité sur l’autel du profit.

Cette situation n’est toutefois pas irrémédiable. Sans revenir à un dirigisme étatique qui n’a malheureusement pas fait la beauté de certains quartiers de l’ex-URSS, des outils publics existent pour forcer les promoteurs à ne pas transposer partout les mêmes projets préfabriqués. La Loi sur l’aménagement et l’urbanisme confère aux arrondissements montréalais de larges pouvoirs en matière d’urbanisme et d’architecture. Depuis plus de 20 ans, les municipalités peuvent imposer des plans d’implantation et d’intégration architecturale qui permettent aux autorités publiques d’encadrer le développement de leur quartier.

En période d’élections municipales, ce serait le moment idéal pour que les candidats nous disent comment ils comptent utiliser leurs pouvoirs en matière d’urbanisme pour s’assurer que Montréal conserve sa beauté distinctive en Amérique du Nord. Si rien n’est fait, nous nous retrouverons dans trente ou quarante ans avec un parc immobilier qui nous fera penser à l’image que nous avons aujourd’hui des constructions des années 1960. Entre le modèle du Gosplan et celui de la main invisible, il y a de la place pour un modèle mitoyen qui allie la force du développement privé avec un encadrement qui évite les abus. Il me semble que l’embellissement de l’architecture et de la diversité urbaines serait un engagement idéal pour le plan quinquennal quadriennal des candidats à la mairie.

Sources:

  • Natalya Solopova, La préfabrication en URSS : concept technique et dispositifs architecturaux, thèse de doctorat, Université de Paris VIII, 2001.
  • Robert Bordaz, « La construction et l’urbanisme en Union soviétique » dans Revue économique, vol. 10, no 4, 1959, p. 624-636.

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