Laïcité positive, laïcité négative

Il me paraît pertinent de proposer une clarification conceptuelle qui permettra peut-être d’améliorer le débat qui est en cours sur la Charte de la laïcité. Un premier point toutefois, avant de proposer cette clarification, doit être soulevé concernant la qualité du débat. Plusieurs ont déploré un manque de respect de la part des protagonistes, un ton peu propice au débat, des raccourcis intellectuels et l’emploi de sophismes. Dans ce débat, il ne s’agit pas de simples politiques publiques ou de méthodes de communication. Je dirais même que ce débat dépasse probablement le cadre conventionnel de ce que l’on a l’habitude de nommer les grands choix de société. Pour ma part, j’admire ce débat. La politique revêt aujourd’hui, autour de cet enjeu, un caractère existentiel. Ce pourrait être le premier pas pour sortir d’une certaine désaffection de la politique et d’un cynisme largement partagé envers la chose publique.

Ceci étant dit, les mots et les étiquettes fusent en tous sens : pour la liberté, contre la liberté, communautarisme, xénophobe, républicain, tolérant, etc. Bien souvent, ces mots sont utilisés comme artifices et obstruent le débat plutôt qu’ils ne le clarifient. Je propose, afin d’affiner certaines de nos conceptions, les notions de laïcité positive et négative comme un miroir aux concepts de liberté positive et négative communs en philosophie politique. La liberté positive se caractérise par le respect d’une norme particulière. En ce sens, un homme peut être dit libre s’il agit, par exemple, de manière rationnelle ou en respectant les normes communautaires. Un homme ne peut être considéré libre s’il est le sujet des passions qui l’animent. La liberté négative quant à elle se définit par l’absence de contraintes qu’une personne subirait dans le cadre d’une action. Si personne n’interfère dans les choix que je fais, je suis alors libre. Voyons comment ces deux idées de la liberté peuvent s’appliquer au débat actuel sur la laïcité.

Les partisans de la charte proposent un concept de laïcité positive en ce qu’ils soumettent la notion de laïcité à une série de conditions définies au sein de la charte. L’une de ces conditions est l’absence de signe religieux ostentatoire. L’État ne peut être laïc que si ses servants, ses fonctionnaires, sont eux-mêmes laïcs, ou le paraissent. Cette laïcité est positive en ce qu’elle est conditionnelle au respect d’une norme qu’impose l’État. De la même manière, la laïcité négative se caractérise par l’absence de contraintes en matière de religion. La laïcité de l’État se retrouve dans son absence d’implication dans ces questions. L’État est laïc, de manière négative, parce qu’il ne pose pas de jugement sur les choix de vie des citoyens et les traite de manière similaire qu’ils soient eux-mêmes croyants ou non, qu’ils portent des signes ostentatoires ou non.

Pour un ensemble de raisons, je suis partisan d’une forme de laïcité négative. Cette conception me paraît plus juste en ce qu’elle n’impose pas ce que certains philosophes ont nommé une conception compréhensive du bien, c’est-à-dire des normes qui relèvent davantage de convictions morales que des conditions du vivre ensemble. La laïcité positive ne respecte pas (encore un jargon de philosophe) la neutralité axiologique de l’État en ce qu’elle fait la promotion de ce qu’est la vie bonne. Laissons ces débats aux philosophes. L’objet ici n’est pas d’argumenter, mais certainement de clarifier cet enjeu afin d’amener le débat un peu plus loin.

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