Les pièges de l’argumentation

Comme vous l’avez sans doute déjà remarqué, le débat autour de la charte des valeurs québécoises suscite bien des réactions, notamment sur la scène fédérale. Le reste du Canada semble bien mal comprendre le débat sur la laïcité qui occupe l’espace public québécois. Plusieurs critiques assez sévères s’élèvent dans les journaux anglo-canadiens concernant la proposition du gouvernement. Au-delà des questions de modalités, à savoir si l’on doit autoriser les signes religieux ostentatoires ou non, il y a des questions de fond. Le modèle multiculturaliste canadien est-il bien adapté au cas québécois? Est-il possible de le remettre en question? Est-il normal que certaines personnes trouvent qu’il ne vaut pas la peine de débattre de cette question fondamentale?

On remarque que plusieurs défenseurs du multiculturalisme canadien tombent bien souvent dans l’un des pièges les plus courants de l’argumentation soit le faux dilemme. En effet, ils ont la fâcheuse tendance à présenter, lors d’une argumentation, seulement deux possibilités alors que plusieurs autres existent. Pour ces derniers, soit vous adhérez au multiculturalisme, soit vous êtes intolérant. À lire les chroniqueurs des journaux anglo-canadiens, les Québécois sont intolérants et racistes puisque, par le projet de charte, ils osent critiquer le multiculturalisme.

On a vu le chef du Parti libéral du Canada et fier héritier (au sens propre comme au figuré) du multiculturalisme canadien, Justin Trudeau, affirmer dans les journaux : « Les gens ont ri des Québécois et je trouve que ce n’est pas à notre image et ce n’est pas en notre honneur d’avoir un gouvernement qui nous représente mal dans notre générosité et dans notre ouverture en tant que peuple ». Il est vrai que le projet du PQ n’est pas parfait et que leur approche médiatique est discutable. Mais oublions la forme, concentrons-nous sur le fond. Les Québécois peuvent-ils considérer que le modèle d’intégration des communautés ethnoculturelles imposé par le gouvernement fédéral n’est pas adéquat à leur situation sans être taxés d’intolérance ou de racisme? Toute cette histoire nous amène à un constat inquiétant : le multiculturalisme canadien est incapable de concevoir qu’il puisse exister d’autres modèles d’organisation des sociétés par rapport à l’intégration des groupes d’origines culturelles et ethniques différentes.

Petit rappel historique

N’oublions pas que le Québec a toujours rejeté la politique de multiculturalisme adoptée par le gouvernement fédéral en 1971. En effet, tous les gouvernements siégeant à l’Assemblée nationale ont rejeté le multiculturalisme canadien, car ils considéraient qu’il était mal adapté au cas québécois.[1] Pourquoi? Parce que cette politique a, entre autres, pour objectif de réduire le statut des Québécois à l’échelle canadienne à une communauté ethnoculturelle parmi plusieurs autres. En niant le caractère national et civique du Québec et en réduisant les Québécois à une ethnie parmi d’autres, on diminue considérablement leur importance.

Ce rejet explique pourquoi le Canada et le Québec ont adopté, depuis une trentaine d’années, deux modèles différents d’intégration des immigrants. L’approche québécoise favorise l’interaction entre le groupe majoritaire (les francophones) et les groupes minoritaires. On comprend que dans ce modèle, on cherche beaucoup plus une façon d’intégrer les minorités ethnoculturelles afin de préserver les caractéristiques de la société québécoise francophone. La fragilité de la culture francophone en Amérique vient expliquer le choix différent des Québécois vis-à-vis leur modèle d’intégration des groupes ethnoculturels. Le modèle canadien n’a pas de préoccupations quant à la culture commune, car l’accent est mis sur la diversité et non l’intégration.

Qui plus est, le modèle canadien ne tient pas compte d’un facteur plus qu’important : la sécularisation du Québec s’est vécue de manière bien différente que dans le reste du Canada. En effet, ce point permet d’expliquer en partie la volonté d’une majorité de Québécois de légiférer sur les balises d’intégration des immigrants. La sortie de la religion s’est passée relativement vite au Québec. On a ainsi rejeté rapidement les institutions religieuses qui avaient un rôle structurant pour la société québécoise. En outre, cette sécularisation rapide qu’a connue le Québec n’a pas seulement eu des répercussions sur la spiritualité, mais aussi sur l’identité même du peuple québécois. Cela explique que l’on soit plus mal à l’aise avec les signes religieux ostentatoires. Le fait d’avoir évacué la religion aussi rapidement a des conséquences certaines sur les rapports que les citoyens entretiennent avec cette dernière. Pour régulariser le tout et permettre aux Québécois de tourner la page, la création d’une charte semble être une idée intéressante.

Pour cela, il semble toutefois que la confrontation avec le modèle canadien soit inévitable. Soit les politiciens continuent de jouer à l’autruche, soit ils règlent la question. Peut-être faut-il rappeler à ceux et celles qui brandissent le drapeau de l’intolérance les raisons qui motivent plusieurs de leurs concitoyens à ne pas vouloir du modèle multiculturaliste canadien et que ces personnes peuvent être tout aussi accueillantes, tolérantes et ouvertes d’esprit. Elles ne sont pas supérieures ou inférieures, seulement différentes.

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[1] « La décision initiale a été prise par Robert Bourassa (d’allégeance fédéraliste). Elle a été remise au premier ministre canadien Pierre Elliott Trudeau, dans une lettre le 11 novembre 1971. » (Gérard Bouchard, L’Interculturalisme: Un point du vue québécois, 2012, p. 93)