Deneault contre la gouvernance

Alain Deneault

Gouvernance. Le management totalitaire

Montréal, Lux («Lettres libres»), 2013, 200 pages.

Alain Deneault n’a décidément pas fini d’en découdre avec les dérives du capitalisme. Après Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique (Écosociété, 2008), pamphlet incandescent contre les pratiques abusives de sociétés minières canadiennes, qui lui aura valu une poursuite en diffamation – réglée hors cour – de la part de la compagnie aurifère Barrick Gold, et Offshore. Paradis fiscaux et souveraineté criminelle (Écosociété/La Fabrique, 2010), le professeur de philosophie politique à l’Université de Montréal publie cette année Gouvernance. Le management totalitaire, chez Lux.

Deneault s’en prend cette fois-ci à l’infiltration, grâce à la gouvernance, de la mentalité managériale dans le secteur politique. Le texte est divisé en cinquante courtes «prémisses», choix qu’il justifie par l’impossibilité de trouver au terme de «gouvernance» une quelconque cohérence (ça donne le ton), et donc par l’incapacité qui en découle d’écrire un argumentaire suivi. C’est que ce mot, soutient Deneault, n’a pas d’ancrage étymologique et historique qui permette d’en donner une définition claire. Apparu d’abord chez les théoriciens des organisations, qui cherchent à décrire le fonctionnement des entreprises, puis chez les gens d’affaires, pour qui il devient synonyme «  d’intégrité et de rigueur dans la gestion d’entités privées  », ce terme s’est définitivement imposé dans l’arène politique au cours des années 1980, lorsque Margaret Thatcher en fait le modèle par excellence d’administration de l’État. Le terme, plus particulièrement sous la forme de «  bonne gouvernance  », recouvrirait donc aujourd’hui un certain nombre de règles de gestion visant au fond à faire fonctionner l’État comme une entreprise, à lui donner un «  cadre exemplaire  » et à faire avancer, cachés sous des airs responsabilité sociale, les objectifs du néolibéralisme  : dérégulation, privatisation, anti- syndicalisme.

Le jargon managérial de la gouvernance en serait venu à prendre la place dans l’espace public qu’occupaient jadis des termes lourds de sens et d’histoire, comme démocratie, citoyenneté, participation, et à pervertir le rôle de l’État  : celui-ci n’aurait plus pour rôle de s’interposer dans les rapports de force à l’œuvre dans la société afin de favoriser le bien public (idéal, admet Denault, qui n’a jamais véritablement été atteint, mais dont la gouvernance nous éloigne), mais de jouer le planificateur de rencontres, de «  partenariats  », entre diverses entités privées et de les faire délibérer sur la base de leurs intérêts particuliers. La gouvernance postulerait même une «  inégalité structurelle  » des acteurs sociaux, et favoriserait une assimilation des intérêts des plus faibles à ceux des plus puissants : le Plan Nord en serait un exemple, croit Deneault.

Il est tentant de voir l’ouvrage comme une attaque contre une certaine droite néolibérale ayant une appréciation bien particulière de la frontière entre légalité et corruption, et on se demande si Deneault ne confond pas le symptôme et sa cause en diabolisant la gouvernance et en l’accusant de tous les maux. Bon nombre d’affirmations radicales gagneraient à être illustrées par des cas empiriques. On veut bien croire Deneault sur parole quand il affirme, par exemple, que la politique, sous l’influence de la gouvernance, devient une froide affaire technique que seuls des experts sont habilités à diriger, mais comment, se demande-t-on, cela se passe-t-il en pratique? Dans quelles circonstances précises a-t-on vu les citoyens être exclus d’un processus décisionnel parce que les personnes aux pouvoirs évoluaient dans un ordre d’idées platement gestionnaire? Il n’y a pas assez d’exemples.

Bien sûr, Deneault procède à quelques études de cas, dont celui, frappant, de la République démocratique du Congo, où l’on a adopté, avec le soutien de la Banque mondiale, à la fin des guerres menées pour le contrôle des ressources naturelles entre 1996 et 2003, un code minier à l’aide duquel l’État a révisé divers contrats pourtant accordés à l’origine dans la controverse, en plein bain de sang. Forte de son nouveau contrat conforme à la bonne gouvernance, nous dit Deneault, «  la canadienne Banro se voit soudainement défendue par les autorités publiques et les institutions internationales comme exploitant légalement le sous-sol congolais  ». Même dans cette affaire, toutefois, il n’est pas évident que la faute revienne à la bonne gouvernance et que celle-ci, qui pourrait, imagine-t-on, être appliquée à bon escient en d’autres circonstances (aucun exemple de cela non plus), sert ici d’alibi pour des pratiques abusives.

Au chapitre final, Deneault propose une série de recommandations pour combattre la gouvernance, et bien qu’il faille saluer son cran, force est de constater que plusieurs de celles-ci se confinent à un quasi-ésotérisme. Dans son  livre,  Deneault  fait  grand  cas  du  fait  que  le  mot «  gouvernance  » est la substantivation d’un participe présent, temps de verbe «  le plus faible, le moins engageant  », et propose  donc  de  «  redonner  du  tonus  aux  verbes  »  et  de «  renouer avec l’infinitif  ».

On conclut la lecture avec l’impression de n’avoir pas eu droit à une analyse équilibrée du concept, ni même de s’être fait une très bonne idée de ce dont il s’agit concrètement, dans l’esprit de gens qui ne sont ni des escrocs ni des fous. L’ouvrage aurait profité de l’exhaustivité et de l’empirisme dont faisait preuve Noir Canada.

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