La politique extérieure du Québec devant les tangibilités africaines

Par Mourtala Sahla

La politique internationale du Québec, du moins sur le plan opérationnel – entendons par là l’établissement d’une stratégie claire avec les moyens opérationnels pour la mettre en œuvre, – s’est essentiellement dessinée au cours de la seconde moitié du 20e siècle. Depuis la formalisation de relations diplomatiques avec la France en 1961, le Québec a dû conjuguer patience et stratégie pour se distinguer des autres provinces canadiennes et tirer profit du vide juridique caché dans la constitution de 1867. Dans le contexte de la création du « Canada », le Royaume-Uni aura habilement joué le « funambule diplomatique » en évitant consciemment de préciser et partager les pouvoirs respectifs d’Ottawa et des provinces de la Confédération en matière de relations extérieures. Cela permit entre autres à l’Empire britannique d’exercer de facto ce pouvoir sur plusieurs décennies, à tel point qu’il serait hasardeux d’affirmer que le Canada ait disposé d’une diplomatie effective et indépendante jusqu’au début du 20e siècle.

La politique extérieure du Québec doit beaucoup à la doctrine Gérin-Lajoie qui lui aura permis d’être « distinct » et de pétrir une diplomatie économique et culturelle qui pourrait s’ériger en enseignement pour beaucoup de nations souveraines.

Dans la continuité, le gouvernement Charest avait déployé une intense activité diplomatique sur le plan économique qui a d’ailleurs porté ses fruits. Aujourd’hui, le Québec a jeté l’ancre dans 15 pays par le biais de 27 représentations, avec notamment l’ouverture de nouvelles délégations dans les pays émergents qui contribuent désormais à la stratégie de diversification de ses partenaires commerciaux pour réduire sa dépendance au voisin américain.

À présent, le seul continent qui ne dispose pas de délégation du Québec est l’Afrique, et ce, malgré le fait que de nombreuses nations émergentes et les plus prometteuses multinationales se ruent vers le continent noir. Au cours de la précédente décennie (2000-2010), le Brésil aura plus que quadruplé ses relations commerciales avec l’Afrique sous la direction du président Lula Da Silva qui y a visité 23 pays et concrétisé l’ouverture de 17 nouvelles ambassades. En outre, des multinationales comme Procter and Gamble ou Google disposent de stratégies d’expansion spécifiques pour l’Afrique, y renforçant ainsi leur position.

Leonard de Vinci disait qu’« aucune action naturelle ne pouvait être abrégée ». Il en va de même pour la politique extérieure du Québec et de sa disposition « distincte ». La question « organique » qui vient donc à l’esprit de tout être doté de discernement est de savoir comment le Québec peut-il perpétuer ce caractère distinct dans sa sollicitation diplomatique, économique et culturelle à l’égard de l’Afrique ?

Il existe par ailleurs, quelques « tangibilités africaines », peu visibles depuis le Québec, qui feront inexorablement acte d’incidence sur les échanges du Québec avec ses partenaires africains.

L’impérative nécessité économique de transiger avec l’Afrique

Le solde total des échanges commerciaux de biens et services du Québec est déficitaire depuis plusieurs années et ce n’est pas une vue de l’esprit. Ce fait est de notoriété économique tout comme le caractère vital du commerce extérieur qui génère 7 emplois par million exporté dans un Québec acculé à un marché canadien restreint.

Toutefois, le tableau économique du commerce extérieur québécois est loin d’être sinistre. Il suffit de classer de tous les pays exportateurs, en prenant en compte les exportations vers les autres provinces canadiennes, pour voir le Québec se situer à la 32e place mondiale, ce qui n’est pas mal du tout pour un peuple « né pour un petit pain ».

De plus, les agissements récents du gouvernement fédéral en matière de commerce extérieur mettent à nu le « vide » fédéral qui définit l’approche fédérale avec l’Afrique. En fait, le gouvernement conservateur actuel mise sur les pays au sud du continent américain, ce qui par ailleurs est économiquement justifié. Il a récemment conclu des ententes bilatérales de libre-échange avec plusieurs d’entre eux. Successivement, la Colombie, le Pérou et le Panama ont signé des accords commerciaux avec le Canada qui prévoit poursuivre l’offensive avec le CARICOM, la République dominicaine et le Honduras.

Il est donc raisonné de dire que, pour le moment du moins, l’agenda stratégique du gouvernement fédéral avec l’Afrique sur les plans commercial, culturel ou politique est stationnaire.

Devant ce « vide » diplomatique canadien, et l’urgence d’insuffler une nouvelle dynamique aux relations extérieures du Québec, voici donc ces quelques « tangibilités africaines » que le Québec pourrait considérer s’il entend être « distinct » et réussir son amerrissage sur le continent africain.

Les Africains avant les États africains

Il est manifeste que c’est avec les États qu’un pays noue des relations commerciales et diplomatiques. C’est d’ailleurs traditionnellement en répondant aux appels d’offres publics des États africains que bon nombre de sociétés québécoises ont réussi à se positionner sur le continent.

Mais une nouvelle donne est susceptible de changer le comportement des acteurs : l’émergence de la classe moyenne en Afrique. Il s’agit là d’une évidence sur laquelle il existe un consensus : d’après une étude de la Banque africaine de développement (BAD) publiée en 2011, cette classe moyenne africaine aura triplé en 30 ans, pour atteindre aujourd’hui un peu plus de 300 millions de personnes vivant avec au moins 10 $ US par jour.

Cette métamorphose de la démographie africaine induit bien évidemment des changements substantiels dans le comportement des consommateurs et dans le rôle effectif joué par la consommation des ménages dans les économies. En se déplacent sur ce continent, en visitant les communes éloignées des capitales et en allant à la rencontre des Africains, l’on constate que le taux d’équipement des ménages est en croissance et que posséder une télévision, un micro-ondes, un frigo, un téléphone portable ou une cuisinière devient de plus en plus courant.

Les produits de consommation de masse connaissent donc une croissance constante en Afrique et les grands groupes internationaux l’ont compris très tôt. Les supermarchés fleurissent et il est désormais possible pour une entreprise qui ne fabrique pas des avions ou ne construit pas des ponts d’envisager une stratégie d’expansion durable en Afrique. C’est pourquoi il est impératif pour le Québec et ses entreprises de sortir du paradigme qui veut que l’on noue des affaires en Afrique en répondant aux appels d’offres des États.

Un pays comme le Nigeria va compter plus de 300 millions d’habitants à l’horizon 2060, ce qui induit qu’il y aura plus de Nigérians sur terre que d’États-Uniens. Même si ce pays court le risque d’une diminution de son PIB par habitant sur le long terme du fait de politiques de redistribution de richesse peu offensives, il ne faut pas négliger la formidable force entrepreneuriale de ses habitants et le potentiel qu’un tel marché peut représenter. D’ailleurs, c’est le seul pays qui possède une industrie automobile avec des véhicules conçus et montés au Nigeria par un ingénieur formé au Nigeria; la marque automobile nigériane Innoson a juste besoin d’investisseurs courageux et visionnaires pour grandir sur le marché africain. C’est dans l’identification de prises de participation aussi courageuses que celles-là qu’Investissement Québec saura se distinguer et obtenir une position durable sur ce marché.

Respectez le marché informel

photo commerce informel

Cet essor de la classe moyenne africaine ne saurait être dissocié du formidable levier commercial que constitue le marché informel sur le continent africain. Au lieu d’en avoir peur et de considérer qu’il est une entrave au bon déroulement des affaires, il est tout à fait possible d’examiner les opportunités qu’il peut offrir à une entreprise qui entend se rapprocher le plus possible de ses clients africains. Son importance est telle que si l’on regroupait le marché informel du monde entier dans un seul espace, il serait la seconde économie du monde devant la Chine.

À ce titre, observer les stratégies commerciales des multinationales sur le continent africain est riche d’enseignements. Dans l’industrie agroalimentaire, le groupe Nestlé a réussi à faire adopter aux familles africaines sa marque Nido en l’introduisant dans tous les points de vente à proximité des consommateurs. Ces points de vente pourraient être comparés aux « dépanneurs » du Québec et proposent toutes sortes de produits de consommation, à ceci près qu’ici ils sont en grande partie dans l’informel. En y entrant, on y découvrirait la pâte à dentifrice Colgate, le rasoir Gillette ou les biscuits Lu comme dans n’importe quelle supérette européenne.

Dans l’industrie des nouvelles technologies, le leader africain de la téléphonie mobile, le groupe sud-africain MTN, utilise les vendeurs ambulants de recharges de téléphone cellulaire qui sont tout aussi peu formels pour servir ses clients. D’ailleurs, si le groupe français Orange a réussi à avoir la moitié des Maliens (8 millions) comme clients, c’est aussi par ce type de stratégie.

Il faut bien avoir à l’esprit que l’essentiel des Africains vivent en milieu rural même si le continent s’urbanise très vite. C’est donc également par le biais de ce secteur informel qu’il sera possible d’atteindre un nombre conséquent de consommateurs.

Dans l’éventualité où le gouvernement du Québec voudrait aider ses entreprises à pénétrer dans les salons et les cuisines des Africains, il serait ingénieux qu’il adopte une stratégie spécifique au marché informel. Il s’agirait d’une veille statistique dans laquelle les vendeurs à la sauvette et les points de vente informels sont répertoriés. Certains groupes le font déjà, ce n’est pas impossible. Ici comme ailleurs, l’information fait office de pouvoir. Bon nombre d’entreprises ont peur d’explorer de nouveaux marchés alors qu’elles sont prêtes; détenir ce type d’information en conséquence ferait du gouvernement un vecteur de commerce incontournable pour ses entreprises.

L’entrepreneur local est un partenaire

Les transformations économiques que le continent africain connaît impliquent un certain nombre de changements dans la structure sociale des économies locales.

L’histoire du roi Jaja de Opodo, même si elle date du 19e siècle, illustre bien ce qui est en train de se passer sur le continent. Cet homme vendu comme esclave à l’âge de 12 ans a réussi à établir un monopole sur le commerce de l’huile de palme dans le Golfe de Guinée, puis à fonder son propre État. Les Anglais se voyaient ainsi quasi obligés de passer par lui pour y effectuer des affaires et l’on sait aujourd’hui qu’il exportait ses produits jusqu’à Liverpool.

Une nouvelle classe d’affaires a émergé sur le continent africain, et ce, dès le début des années 90. Les plans d’ajustements structurels, le démantèlement des monopoles d’État, la démocratisation des sociétés, ainsi que l’ouverture progressive des marchés africains aura permis à ces nouveaux entrepreneurs de devenir des acteurs économiques de premier plan dans leurs économies respectives.

Ils sont dans l’import-export, possèdent des industries agroalimentaires, bâtissent des hôtels aux standards internationaux, sont dans l’assurance, le secteur banquier, les matériaux de construction et maintenant les nouvelles technologies. Un calcul macroéconomique permettra de constater qu’ils génèrent une part de plus en plus significative de la richesse de leur pays.

Jadis, les institutions publiques et les sociétés d’État étaient quasiment les seuls employeurs; aujourd’hui, les sociétés et groupes détenus par ces entrepreneurs africains jouent un rôle dans les économies locales en créant leur part d’emploi. Une stratégie commerciale québécoise qui sait s’appuyer sur ces opérateurs économiques pour intégrer les marchés ne fera qu’apporter sa contribution à la création d’emploi dont le continent africain a tant besoin.

Un bon vendeur est un bon acheteur, ce n’est pas un hasard si l’Allemagne est le plus gros importateur et exportateur d’Europe. Ces hommes et ces femmes sont donc, outre d’excellents commerçants, de potentiels acheteurs et partenaires commerciaux pour le Québec.

Par ailleurs, dans bon nombre de cultures africaines, faire connaissance, s’écouter et échanger sont des convenances préalables aux affaires. Il serait donc judicieux que le gouvernement du Québec procède à une consultation de ces femmes et hommes d’affaires africains avant toute implantation. Les entendre et les comprendre sur le climat actuel des affaires, leur vision à long terme, tout comme leur point de vue quant à la plus-value que peut apporter le Québec dans leur environnement économique est susceptible de constituer un gage de confiance et de réussite pour le Québec ainsi qu’une solide passerelle que les entreprises québécoises pourront utiliser.

Se méfier des classements internationaux

Les données économiques et divers indicateurs du climat des affaires sur le continent africain foisonnent. Les cabinets-conseils et les revues spécialisées ont tous leurs critères.

Sur la liste des 10 économies les plus avantageuses en termes d’investissement direct étranger relevée par le Financial Times, seuls trois pays francophones figurent, à savoir le Maroc, la Tunisie et la République de Maurice. Aucun pays francophone d’Afrique subsaharienne n’y apparaît. Et pourtant si l’on prend en compte la croissance démographique des pays et qu’on la met en relief avec le potentiel de richesses naturelles, un pays comme le Niger devient intéressant. Ce pays francophone compte actuellement un peu moins de 17 millions d’habitants et est classé parmi les 10 pays les plus pauvres du monde. Mais si l’on considère qu’il est le quatrième producteur mondial d’uranium et qu’il risque de devenir un pays exportateur de pétrole, l’on est plus susceptible de voir l’opportunité du fait qu’il va compter plus de 50 millions d’habitants dans 40 ans.

Il est tout aussi insolite de ne pas retrouver le Cameroun dans les classements internationaux portant sur le monde des affaires. D’ailleurs, dans la prochaine tournée du ministre Lisée, une escale au Cameroun n’est pas prévue. Peu de gens savent que ce pays est la première économie d’Afrique francophone, qu’il possède un des tissus agro-industriels les plus solides du continent et que sa classe d’entrepreneurs y est l’une des plus dynamiques. Les préjugés sur le niveau de corruption du pays, qu’il ne faut par ailleurs jamais évacuer, effrayent les pays qui veulent s’y aventurer. La corruption est à tous les paliers de l’économie indienne et la Chine n’est pas en reste : cela n’empêche pas les entreprises d’y réussir.

Le cas de l’Éthiopie est tout aussi saisissant. Autrefois considéré comme une annexe de l’enfer du fait des images de la famine de la fin des années 80 qui lui ont laissé des stigmates, cette vieille nation est l’une de celles qui en Afrique montrent des signes encourageants d’industrialisation. Le groupe H&M a ainsi choisi l’Éthiopie pour y implanter sa première usine en Afrique.

Ne pas sous-estimer le potentiel entrepreneurial africain

Il ne faut pas être naïf, la numérisation de l’économie africaine, qui se fait à une vitesse inégalée, entraînera une concurrence rude pour les entreprises québécoises. Cela va tellement loin qu’une industrie africaine des appareils électroniques comportant des technologies clés génériques est en train d’émerger. Même si la « surliquidité » sans précédent que connaît l’Afrique subsaharienne n’est pas suffisante pour créer des conditions de crédit aussi bonnes que dans les autres pays émergents, cela n’empêche pas VMK de concevoir la première tablette et le premier téléphone Android africains ou au camerounais Cardiopad de réaliser la première tablette médicale africaine à écran tactile.

L’émergence de ce type d’industrie et des jeunes entrepreneurs africains dans les nouvelles technologies doivent obliger le Québec à concevoir une approche spécifique à ce secteur dans sa stratégie commerciale. Les composantes de ces appareils conçus en Afrique sont essentiellement asiatiques, mais il s’agit d’un marché en croissance et le Québec peut y trouver sa place.

Par ailleurs, Google appuie la mise en place d’incubateurs d’entreprises pour les jeunes du continent et peut ainsi identifier en amont de futures entreprises en démarrage qui deviendront par la suite ses clients ou tout simplement sa propriété. Le Québec possède une bonne expertise dans les incubateurs et les entreprises en démarrage, rien ne l’en empêche d’adopter des approches similaires.

Culture et regard

En Afrique plus qu’ailleurs, user de la culture pour créer un climat propice aux affaires et établir des liens durables avec les sociétés et les États est inéluctable. Que le Québec exporte les ambassadeurs et attributs de sa culture en Afrique est de l’ordre naturel des choses, la proximité linguistique avec certains facilitant ce processus.

La réciprocité est innée à la diplomatie culturelle, les échanges entre Québec et Afrique ne peuvent donc échapper à cette logique en la matière. Le Québec sera donc jugé sur sa capacité à savoir en retour accueillir la culture et l’art africains chez lui.

De manière plus large, il y a un véritable changement du regard porté sur l’Afrique à opérer. Il suffit de consulter la section « Conseils et avertissement aux voyageurs » du site du gouvernement du Canada pour être dissuadé de se rendre en Afrique, puisque la quasi-totalité des pays y sont dépeints comme dangereux et infréquentables. Pendant que le Canada maintient ce fantasme, la Chine vient d’annoncer qu’elle fera la promotion de 27 destinations africaines qu’elle va suggérer à ses touristes.

Pour terminer, une dernière « tangibilité africaine » paraît déterminante pour la compréhension de l’environnement dans lequel le Québec s’apprête à entrer. La société civile africaine dans sa majorité, notamment cette jeunesse qui entreprend, a incorporé il y a bien longtemps la vacuité de concepts tels que celui de l’« aide internationale ». Le développement du marché informel en est d’ailleurs l’un des signes, les gens ayant compris qu’ils devaient se débrouiller par leurs propres moyens. Une politique extérieure « territorialisée », c’est-à-dire proche des citoyens du pays hôte, qui par-dessus tout a su se départir du vieux paradigme selon lequel les pays africains se doivent d’être « aidés » ne sera que plus acceptée et appréciée.

En attendant, les marchés financiers continuent de faire confiance à l’économie africaine à moyen terme. Au cours des deux premiers trimestres 2013, plusieurs pays d’Afrique australe et orientale ont émis des titres sur le marché obligataire international en dollars, et ce, à un taux d’intérêt largement en-dessous des fourchettes habituelles. Il s’agit d’une première sur ce continent qui leur aura permis de lever trois fois plus de liquidités qu’en 2011, soit plus de 6 milliards de $ US. La conquête de l’Eldorado africain est donc bien loin d’être terminée.

Reproduction autorisée à condition de mentionner l’auteur, le titre et la source.