Larvatus prodeo

J’avance, prodeo, masqué, larvatus. Il semble que la future charte s’avance masquée, que Bernard Drainville s’avance masqué, que le gouvernement du Parti québécois s’avance masqué. M’inspirant de ce qui semble être, à l’instar de Descartes, la maxime du parti souverainiste, je leur recommanderais d’y aller d’un peu plus de larvatus et un peu moins de prodeo. Mieux encore que la masquer, pourquoi ne pas tout simplement abandonner ce projet!

J’ai lu et entendu plusieurs analyses politiques sur la charte de la laïcité. Certaines déplorent et d’autres louangent l’initiative du gouvernement péquiste parfois pour les mêmes raisons et parfois pour des raisons différentes. Je vous en propose une bien brève et bien simple. Tout débute avec le sondage « Que pensent les Québécois des accommodements religieux? » commandé par le Secrétariat aux institutions démocratiques et à la participation citoyenne et publié au printemps 2013. On y observe une très grande sensibilité des Québécois francophones à l’égard des accommodements religieux. En effet, 47 % des francophones considèrent l’enjeu comme très important. On constate aussi une division importante dans la population entre d’un côté les francophones et de l’autre les non-francophones (regroupant les anglophones et les allophones). Ce second groupe tend à considérer la question comme beaucoup moins importante. Là où les francophones considèrent l’enjeu comme très important, 47 % des non-francophones lui accordent une faible importance.

Consultez ce sondage, vous constaterez que d’autres éléments renforcent encore cette division entre francophones et non-francophones. Or, nous savons que le fonds de commerce du parti souverainiste se trouve chez les francophones et que cet enjeu ratissant plus large que la base partisane du parti peut jouer un rôle important dans la prochaine campagne électorale. En effet, cette question peut devenir l’élément qui motive l’électeur francophone à se rendre jusqu’à la boîte de scrutin. Il voterait ainsi pour le seul parti « prêt à régler la question ».

Or, dans un tel contexte de contestation et de division, il est illusoire de vouloir régler la question des accommodements religieux par une charte. Si la lingua franca en vigueur est celle de la realpolitik, alors disons-leur clairement : cette solution sera inefficace. Tout d’abord, la charte si elle est trop précise ne pourra inclure tous les éléments de discorde potentiels concernant les accommodements religieux. De nouveaux cas émergeront auxquels la charte n’aura pas réponse et le débat reprendra de plus belle. Ensuite, si elle revêt un caractère plus général, elle devra être interprétée et ces interprétations seront elles-mêmes l’objet de débats.

Non seulement la charte serait un outil inefficace, mais elle risque fort de creuser plus profondément le sillon de la discorde. En effet, chaque jugement qui se fondera sur ses dispositions sera l’objet d’une contestation et d’un scandale qui diviseront à nouveau la population. De plus, cette division s’établissant sur ce qui s’apparente à une fracture ethnolinguistique n’est pas banale. Exploiter une telle division pour gagner des élections m’apparaît comme une recette fort contestable. Elle rappelle l’exubérance des nationalismes ayant marqué le 20e siècle. Ceci étant dit, soyons clairs : à aucun moment je n’affirme que le projet du gouvernement québécois se rapproche des visées ayant présidé aux nombreux conflits ethniques du siècle dernier.

Mais ces enjeux de tactique et de stratégie ne devraient pas être les principales questions qui nous intéressent. N’en déplaise aux gérants d’estrade, l’analyse fondamentale qui guide notre discussion devrait relever de l’éthique et de la politique et non de l’art de conquérir ou de conserver le pouvoir : que vaut une victoire électorale qui se fait sur le dos d’une telle division? De quel respect de la politique, témoigne-t-elle? De quelle légitimité peut-elle se réclamer? De quel respect pour la population est-il question? Voilà les questions qui devraient nous intéresser.

La discussion qui nous anime devrait être politique et éthique au sens où elle devrait relever des principes communs qui guident notre société. À cet égard, il faut réaffirmer que conquérir le pouvoir contre une minorité est inacceptable. Les gouvernements populaires sont bien plus que des modes de résolution de conflit où la majorité numérique préside aux décisions. La pluralité des voix invoque bien plus qu’une simple majorité numérique. Certaines idées, que la politique ne soit pas une affaire de factions, que le jeu des politiciens ne soit pas celui de la division, qu’il faille protéger les minorités, sont fondamentales. Sans la présence de ces idées fondamentales au sein des régimes démocratiques, l’État n’est plus qu’un théâtre d’ombres, rien d’autre que des hommes singeant un gouvernement populaire. C’est ce qui distingue fondamentalement la tyrannie de la majorité des régimes démocratiques. Juger que l’on peut imposer pour leur propre bien, sans leur consentement, aux membres d’une minorité une décision contre laquelle ils sont majoritairement contre parce qu’ils ne comprennent pas, c’est planter les germes de la tyrannie de la majorité. Mais enfin, nous ne sommes pas tous aussi prompts à défendre ces libertés fondamentales et ces arguments peuvent ne pas faire vibrer la même corde chez chacun.

Une autre approche à cette question existe et fait moins appel à cette sensibilité quant aux droits des minorités. Elle repose sur la distinction entre préférence interne et préférence externe. Une préférence interne est une préférence, portant sur des choses qui me concernent telles que ce que je mange, comment je m’habille, quels types d’activité je veux mener, etc. en fonction de critères personnels. Je peux avoir une préférence interne qui est celle de boire une coupe de vin rouge plutôt qu’un verre de lait. Une préférence externe relève de l’imposition à un tiers de cette préférence, affectant ainsi les choix qu’une tierce personne peut ou ne peut pas faire. Il s’agirait, par exemple, d’imposer à tous mon goût immodéré du vin alors que certains, bien qu’ils aient tort, préfèrent une autre boisson. Si je souhaite interdire à mon voisin de peindre sa cuisine rouge ou de faire de la natation, parce que je préfère le blanc et l’équitation, il s’agit d’une préférence externe.

Vous voyez où j’arrive : si je souhaite dicter à une tierce personne comment s’habiller, quoi porter ou manger en fonction de mes préférences, c’est-à-dire que ses préférences ne sont fondées ni sur un principe universel ni sur d’importantes conséquences positives, il peut s’agir d’une préférence externe. Dans une société de tolérance, dans une société de liberté, on s’abstient d’imposer nos préférences, et les contraintes que l’on impose doivent relever de principes universaux ou de conséquences socialement souhaitables. Ce n’est pas le cas pour la charte projetée. Interdire à un tiers de porter la croix, la kippa ou un turban dans la fonction publique, ne remplit aucune de ces conditions.

La conception de la laïcité qui est mise de l’avant n’est pas neutre; la charte, ce que l’on en connaît aujourd’hui, est ancrée dans un ensemble de préférences difficilement justifiables en invoquant des principes universaux ou des conséquences positives. Ces préférences invoquées en lieu et place des principes universaux relèvent d’un étrange mélange de conservatisme et de laïcité mur à mur. Les accommodements seront à géométrie variable pour régler un problème de perception, en éliminant tout accommodement pour une minorité de la population sans régler de problèmes, mais se limitant afin de préserver notre nous historique ou, pour citer Bernard Drainville, afin d’inscrire la laïcité dans « la continuité du temps ». Blanc bonnet, bonnet blanc; une telle pratique n’a tout simplement pas sa place dans une société respectable.

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