Le Québec face à la liberté de religion: le silence de la raison

Par Ludovic Langlois-Thérien

L’été a été marqué par un regain d’intérêt dans le débat public pour les questions concernant la religion et l’espace public. Comme en 2007 à l’époque de la « crise des accommodements » et de la Commission Bouchard-Taylor, ce regain d’intérêt a été caractérisé par une grande émotivité et l’incapacité de traiter des questions de fonds dans le débat public. Ce contexte explosif commande que les questions touchant les accommodements et la liberté de religion soient gérées avec beaucoup de prudence. Malheureusement, les fuites sur la Charte des valeurs du Parti québécois et la réaction incidente du gouvernement laisse présager une approche archaïque, qui exploite l’incompréhension plutôt que de chercher à la résoudre.

Selon les fuites parues dans les journaux, la Charte des valeurs interdirait le port de signes religieux ostentatoires dans les milieux de travail publics tel que les écoles et garderies, les hôpitaux, les agences du gouvernement, etc.

D’emblée, la majorité de la société québécoise apparait fortement sceptique à l’égard des manifestations de la liberté de religion. Un sondage paru en mai dernier indiquait entre autres que 69% des Québécois sont d’opinion que les accommodements religieux nuisent au bon fonctionnement des institutions publiques et 54% croient qu’il faudrait interdire tout signe religieux sur la place publique.[1]

Ce scepticisme peut être à la fois alimenté par un argumentaire raisonné sur la place de la religion au sein de la société, et par la xénophobie – une aversion de ce qui dérange le statu quo areligieux. Or, aucun effort n’est fait pour distinguer les différentes raisons de ce scepticisme. Ce qui demeure, une fois la poussière retombée, c’est plutôt l’impression d’une incapacité (ou du refus) pour les tenants d’un argumentaire raisonné à se distancier du populisme xénophobe.

Et c’est ce qui transparait du battage médiatique sur la Charte des valeurs: entre les mesures légitimes et celles qui le sont moins, le gouvernement s’est surtout fait remarquer pour son silence pendant que la controverse faisait rage. Mardi dernier, alors que Charles Taylor qualifiait le projet de loi de « poutinesque » en référence à la loi russe interdisant la promotion de l’homosexualité, le ministre responsable M. Drainville annonçait qu’il ne donnerait aucune conférence de presse.

Cette passivité à l’égard des critiques est déplorable. On court-circuite le dialogue démocratique et on alimente le clivage entre la majorité et les minorités pour lesquelles leur religion est si importante qu’elles se retrouveront exclues des instances publiques par la Charte des valeurs. On peut être en accord ou en désaccord avec l’approche identitaire que promeut une telle Charte, mais on ne peut pas nier qu’il s’agit d’une solution radicale se détachant du modèle libéral habituellement prôné. Il s’agit d’une mesure délibérément controversée, et qui mériterait ainsi d’être contextualisée sur le champ.

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En adoptant la loi 101, René Lévesque avait rendu compte publiquement de son « malaise » par rapport à cette loi qu’il voyait comme un empiètement significatif sur la liberté de plusieurs Québécois. Si la loi 101 s’attaquait d’abord aux élites anglophones en situation de pouvoir, la Charte des valeurs semble viser les minorités religieuses déjà complètement marginalisées. À cet égard, on s’attendrait à beaucoup plus de déférence de la part du gouvernement.

L’avenir seul pourra nous dire si l’approche du Parti québécois et la controverse actuelle résulteront en une perte réelle de capital politique. En attendant, alors que les critiques crient une fois de plus au racisme en s’indignant, force est d’admettre que la bataille de l’opinion publique est bien mal engagée, et ce, à l’embarras de tous les Québécois – quelle que soit leur religion.


[1] Secrétariat aux institutions démocratiques et à la participation citoyenne, Que pensent les Québécois des accommodements religieux? (rapport final, avril 2013), p. 12 et 10.

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