Et pourquoi pas la démocratie participative ?

Par Jean-Bernard Marchand

Nous entretenons certainement une étrange relation avec la participation citoyenne. D’abord, notre culture politique ne nous y habitue pas souvent. La démocratie représentative consacre le rituel électoral comme le moyen de prédilection afin de faire émerger la sagesse populaire.  Ensuite, une certaine élite persiste à voir dans dans la participation citoyenne, ce nouveau canal de partage du pouvoir, une sorte de calomnie dont la résultante nette serait la paralysie de l’État, et pire encore, le chaos social.[1] Mais entre les promesses d’un système politique en crise et l’enflure verbale des tenants du statu quo, qu’en est-il vraiment de la démocratie participative?

C’est sur le chemin du retour de l’École d’hiver portant sur l’avenir de l’enseignement supérieur au Québec, organisé par l’Institut du Nouveau monde, que m’est venu l’idée d’écrire sur le sujet. Malgré une expérience forte et enrichissante à débattre sur ce qui m’apparaît être le fondement du progrès de la société québécoise (l’éducation), je me suis retrouvé au cœur d’une discussion animée en plein centre de l’autocar avec des collègues de divers horizons. À l’image de notre fin de semaine, nous discutions franchement et ouvertement de nos différends, mais cette fois-ci non pas sur le fond, mais sur la forme; à quoi rimait cet exercice d’apprentissage, de débat et de participation que nous venions de vivre ensemble? Qu’est-ce qui allait prendre le relais de ce forum, une fois de retour dans nos vies respectives? Étions-nous une autre forme d’élite étudiante? Et le Sommet lui?

Michel Venne, directeur de l’INM le soulignait dans son allocution, que « le seul moyen d’apaiser les tensions est de se tourner vers des solutions collectives, et d’inviter les citoyens de tous les statuts à prendre part à la conversation ». Il ne fallait pas que cet espace d’expression devienne une finalité, mais un moyen pour de plus grandes choses. Cet homme, il est d’un optimisme certain.

Évidemment, la question fondamentale de la démocratie participative gravite dans un contexte de déficit démocratique, mais pas uniquement. Certains parleront des grandeurs et d’autres des misères de la modernité, mais il semble que les progrès de notre civilisation s’accompagnent actuellement d’un affaiblissement de notre culture politique participative, du moins pour ce qui est des institutions politiques conventionnelles. Les tendances lourdes à la baisse du taux de participation électorale confirment ce malaise, et ce, malgré une remontée exceptionnelle en 2012 (84,2% en 1970, 57,4% en 2008 et un taux de 74,6% en 2012). Lorsque la légitimité ne rime plus avec la représentativité, une réflexion s’impose.

L’exemple du budget participatif en est un bien connu internationalement à la suite de son implantation avec succès dans la région de Porto Alegre au Brésil, faisant aujourd’hui toujours office de modèle. Donner aux citoyens le pouvoir décisionnel du budget municipal, permettant ainsi d’« inverser les priorités d’investissements » en faveur des groupes vivant certaines inégalités politiques et socio-économiques.[2] Les « lucides » de ce monde louangent la croissance économique à tout prix sous prétexte qu’elle servira à régler nos problèmes sociaux, alors que les études démontrent qu’au contraire, cette croissance profiterait de manière assez générale à la création d’inégalités récurrentes.

Évidemment, il existe une marge entre le contexte social du Québec et celui du Brésil. Par contre, le projet de budget participatif a de quoi intéresser les personnes souhaitant dynamiser la démocratie, dont les municipalités sont les principaux parents pauvres (absence d’opposition, participation électorale endémique). Au plus, il permettrait de revitaliser la notion de citoyenneté et de l’engagement civique. Son succès repose essentiellement sur le nombre de participants et la qualité de la procédure délibératoire.

Le Plateau Mont-Royal a d’ailleurs expérimenté, sous la gouverne d’Helen Fotopulos, l’idée de budget participatif. Bien qu’il s’agissait d’une première expérience, l’exercice eut l’avantage de fédérer le milieu communautaire et les groupes sociaux afin de dégager certains consensus solubles à travers les désaccords.

L’indicateur du taux de participation aux élections ne peut évidemment pas être le seul baromètre de l’intensité de la vie démocratique. Certains phénomènes, comme la cyberdémocratie, imposent de revoir la relation entre l’État et le citoyen pour l’élargir à une société civile dont l’action principale peut se jouer en marge des institutions politiques et du contrôle étatique conventionnel. Associer les décisions aux populations locales est souvent un gage d’acceptabilité sociale et d’efficacité dans l’opérationnalisation des politiques publiques. La participation de l’usager dans une perspective d’amélioration continue peut se comprendre comme une façon d’interpeller les savoirs spécialisés des fonctionnaires et les savoirs populaires des citoyens. Mais l’idéal de la démocratie participative doit nécessairement être stratégiquement décisionnel et s’accompagner d’un levier financier réel et concret pour intéresser.

Évidemment, le danger est de créer artificiellement une demande sociale de participation dans le seul but de légitimer l’action de certains élus. D’ailleurs, c’est souvent dans cet univers qu’on retrouve les plus sceptiques, ceux qui voient dans cette ouverture une simple mascarade politique : « Il ne veut que se faire réélire celui-là! ». La démocratie participative remet d’ailleurs en cause l’ADN des organisations les plus militantes et revendicatrices (dont l’ASSÉ dans le mouvement étudiant, mais d’autres également dans la société civile), puisqu’elles sont appelées non plus à lutter pour faire bouger le gouvernement, mais à investir l’espace public et à participer aux solutions collectivement.

L’idée de l’École d’hiver de l’INM est quelque chose à mi-chemin entre le consultatif et le participatif, même si extrêmement imparfait. À l’époque, le ministre Pierre Duchesne était venu clore nos débats par une allocution et nous pouvions sentir une réelle ouverture de sa part et un intérêt sincère à la suite de nos travaux. Le Sommet sur l’enseignement supérieur à la fin février se veut lui aussi davantage consultatif, mais non moins porteur pour la société civile.

Il n’y a évidemment pas de panacée dans la démocratie participative, mais certainement le début d’un changement culturel qui doit avoir lieu dans nos institutions. Le débat aura le mérite de faire ressortir le trop-plein d’individualisme qui gangrène notre société tout en réhabilitant les citoyens et les décideurs à dialoguer. C’est à mon sens le plus grand potentiel à court terme.

Mon ami Pierre-Olivier m’a questionné au courant de cette fin de semaine à savoir pourquoi les gens plus à « droite » se mobilisaient moins. Je ne prétendais pas avoir la réponse, mais je partage l’idée vague, mais non moins imprécise, que le statu quo profite trop souvent à une certaine classe minoritaire de la société.

 


[1] Par exemple, à ce sujet, lire André Pratte.

[2] Rabouin, Luc (2009). Démocratiser la ville : le budget participatif : de Porto Alegre à Montréal, Montréal, Lux, 152 p.

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