Le pseudo « turbangate » : loin d’être un épiphénomène

La controverse entourant le port du turban sur les terrains de soccer québécois qui a fait monter la température sociale au printemps s’est heureusement calmée. Peu de débats auront déchaîné les passions si vite, si brutalement. Même s’il est de bon augure que le ton baisse à nouveau, le Québec aurait tort de refouler une fois de plus cet épisode comme s’il n’était qu’un vulgaire fait divers. Plutôt, celui-ci doit servir à mettre en lumière la rigidité extrême du multiculturalisme canadien et la nécessité de redéfinir le cadre constitutionnel.

Un salutaire rappel des faits

Avant d’aller plus loin, il convient de rappeler les faits principaux concernant cette affaire. En avril dernier, l’Association canadienne de soccer (ACS) communique une directive aux fédérations provinciales voulant qu’elles acceptent le port du turban sur les terrains de soccer. La Fédération québécoise de soccer (FQS), quant à elle, rejette la directive pour des raisons de sécurité, en attendant des précisions officielles de la Fédération internationale de football association (FIFA). En effet, confrontée à une question semblable avec le hijab, la FIFA a permis en octobre 2012, pour une période d’un an, la conduite d’un projet-pilote très encadré autorisant le port du voile (un privilège explicitement réservé aux femmes). La FQS en avait donc déduit que l’autorisation n’était pas valable pour les hommes, donc pour le turban. Cette décision déclenche un tollé poussant notamment l’ACS à suspendre manu militari la FQS.

Dès lors, les accusations à l’endroit de la société québécoise fusent de toutes parts : loin d’être une question sécuritaire relative à un sport en particulier, la décision de la FQS ne pouvait être que la manifestation typique de l’intolérance qui coule dans les veines québécoises.

Le 14 juin, la FIFA tranche officiellement dans le dossier : elle décide d’autoriser le port de couvre-chef en étendant le projet-pilote du hijab aux hommes. La FIFA prend bien soin de spécifier que cette autorisation est temporaire, impose quatre conditions d’application, et surtout, stipule que cette autorisation n’est valable que pour le Canada. Ailleurs sur la planète, le port de couvre-chef pour les hommes reste interdit. En d’autres mots, la FIFA a répondu aux interrogations légitimes de la FQS, a refusé de trancher définitivement la question en reportant la décision en 2014 et n’a surtout pas voulu que la pratique se répandre partout sur la planète soccer. Mais qu’à cela ne tienne, le monde médiatique n’a paresseusement retenu que la FIFA a autorisé le port du turban et, ainsi, en filigrane, que la FQS était dans le tort. Notre turpitude collective aurait été une nouvelle fois prouvée.

Lassés par le débat virulent accompagnant cette saga, plusieurs ont mentionné que cette affaire n’était qu’une enfantine tempête dans un verre d’eau. Plutôt, cette affaire doit être considérée comme une puissante loupe sur des phénomènes qui façonnent le Canada et le Québec et qui n’augure rien de bon pour ce dernier.

Le Canada, à l’avant-garde de l’intolérance multiculturaliste

Sans surprise, malgré les faits qui donnent objectivement raison à la FQS, les élites du Rest of Canada (ROC) se sont permis un tel déferlement d’insultes et de jugements grossiers qu’ils ont parfois illustré à merveille ce qu’est la xénophobie. À lire certaines chroniques des quotidiens du ROC, le Québec serait en voie de devenir une réincarnation de l’apartheid.

Bien que devenue monnaie courante, la déferlante de haine venue du Canada anglais est surtout symptomatique de l’extrême sectarisme qui caractérise maintenant le multiculturalisme canadien. Évidemment, il ne s’agit pas ici d’une intolérance dirigée à l’endroit d’un groupe culturel ou minoritaire (quoique dans le cas des Québécois francophones, on est en droit de se poser la question…), mais d’une incapacité chronique à concevoir qu’il puisse exister d’autres modèles démocratiques d’organisation des sociétés relativement à l’intégration des groupes d’origines culturelles et ethniques différentes. Qu’une décision touchant une facette aussi restreinte de l’expression religieuse – le port d’un turban pendant les joutes d’un sport en particulier – fasse réagir jusqu’aux plus hautes autorités du pays en dit long sur la version maximaliste du multiculturalisme qui règne ici : tout ce qui empêche d’exprimer sa différence, à tout moment et en tout lieu, est considéré comme une intolérable attaque aux droits de l’Homme.

La constitution, toujours la constitution

Plus malheureux encore que le sectarisme canadien sont les effets de ce dernier sur le Québec. Émanant d’une Charte canadienne des droits et libertés que le Québec n’a jamais acceptée, le multiculturalisme canadien a imprégné sa marque sur la société québécoise en plus de 30 ans d’existence.

D’une part, il existe maintenant toute une génération d’élites québécoises, qui ne sont plus, elles aussi, capables d’admettre un autre modèle de société. Par exemple, dans le cadre de cette affaire en particulier, nos thuriféraires locaux du « Canadian Way » se sont lamentés de l’image supposément pitoyable que le Québec projetait à l’étranger. Faisant preuve d’un ersatz d’ouverture sur le monde, ceux-ci ont complètement omis de sortir de l’espace culturel anglo-saxon pour aller avoir ce que l’on en disait ailleurs : ils auraient constaté que ce n’était pas la mer à boire, au contraire. Pire, ils n’ont pas pu concevoir que la question du port du turban ne s’est pas posée ailleurs parce que le Canada était le seul endroit où les revendications religieuses sikhes, voire masculines, se sont portées jusque sur le terrain de soccer. La décision de la FIFA d’autoriser au Canada seulement le port du turban en est pourtant une preuve convaincante.

D’autre part, les Québécois ne le réalisent pas, mais c’est l’architecture constitutionnelle qui génère et favorise ces conflits. Comme la constitution canadienne ne reconnaît pas le caractère distinct du Québec, et qu’il impose à travers le multiculturalisme un modèle uniforme et individuellement atomisé, toute organisation un tant soit peu collective des questions culturelles, linguistiques et religieuses sera toujours suspecte et combattue. De façon systémique, les conflits de vision de société sont appelés à se multiplier, empêchant le Québec se définir comme il l’entend.

D’ailleurs, le fait qu’une instance internationale comme FIFA intervienne dans un litige impliquant les volets canadien et québécois est immensément révélateur du fossé maintenant béant entre le ROC et le Québec : nous ne sommes même plus capables de régler nos litiges sportifs sans intervention extérieure! Il serait temps que nous en prenions note et commencions à agir afin de rebrasser le texte constitutionnel qui balise les relations avec nos voisins. Attendre et subir ne se feront qu’au détriment de notre capacité à nous épanouir collectivement et nous respecter nous-mêmes.

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