Une passion éphémère ?

Par Daniel Pierre-Roy

Le 19 juin dernier, le chef d’Option nationale annonçait sa démission pour des raisons familiales. À ceux qui se grattaient la tête en pensant que le parti s’en allait vers sa fin, le chef démissionnaire expliquait qu’au contraire, certains éléments militaient dans le sens inverse. L’un de ces éléments était la grande proportion de jeunes militants qui avaient joint les rangs d’ON depuis le début. En effet, il est logique de penser que les jeunes militants ont une énergie et une originalité propres et que le fait qu’ils soient jeunes laisse penser qu’ils ont encore beaucoup à donner, surtout pour un parti ayant été créé récemment.

Or, il n’est pas assuré que cet état des choses reste tel quel. Certains éléments de la littérature portant sur la sociologie du militantisme laissent croire qu’au contraire, les jeunes citoyens qui militent pour un parti ou pour une organisation ont tendance à changer et  bouger beaucoup en terme de militantisme. Ainsi, c’est une portion du militantisme qui est particulièrement mobile. Dans ce cadre, la grande jeunesse des militants d’ON peut donc passer d’un avantage certain à problème éventuel.

Une jeunesse militante mobile et éclatée est un constat qui peut à court terme, faire mal à Option nationale.

En premier lieu, il semblerait que la jeunesse militante soit caractérisée par une intensité forte, mais plus ou moins étalée dans le temps (Gravel Gauthier 2003). Dans ce cadre, militer pour un parti politique peut être relativement éphémère. On préférerait donc les grands coups plutôt que le travail quasi quotidien que le militantisme au sein des partis politiques devrait commander.

La volatilité de la jeunesse militante ne touche pas seulement Option nationale, alors qu’on peut se demander où sont passés tous les carrés rouges de l’année dernière. Au sein d’une société d’individus, le militantisme qui y est lié est plutôt axé sur un développement du « Je » que du « nous » (Quéniarts et Jacques 2002). Dans ce cadre, la participation politique des jeunes est moins caractérisée par un attachement aux  « obligations institutionnelles, moins associées à des formes organisées de participation politique, laissant place “aux singularités de la parole individuelle” » (Quéniarts et Jacques 2002).

On préfère donner un sens politique aux actions que l’on fait au quotidien. Ce sens, que l’on pourrait définir par le consumérisme politique, possède un désavantage certain pour l’implication au sein des partis politiques. En effet, même lorsqu’on décide de s’investir plus largement que dans notre propre quotidien, on tente de s’investir en marge du système politique traditionnel:

 « Tous ces constats amènent plusieurs chercheurs à conclure que les jeunes, loin d’être dépolitisés, seraient plutôt les acteurs de nouveaux modes d’engagement, plus éclectiques et bricolés, ancrés plutôt dans le mouvement associatif ou dans des pratiques individuelles (mobilisations par le biais d’Internet, adhésion à des réseaux alternatifs d’achats, participation à des réseaux et à des groupes informels, etc.) que dans les partis ou les syndicats » (Quéniarts, Jacques 2008).

Ce sont donc des organisations moins dirigistes qui remportent la palme de l’implication chez les jeunes. Ce sont aussi des organisations qui ont une marge de manœuvre plus importante pour harmoniser les moyens et la fin. En effet, on parle souvent de l’importance de la socialisation politique qui se fait au travers du militantisme. Le jeune militant utilise cette implication comme fragment de sa construction identitaire personnelle. Ce faisant, on accorde davantage une importance aux moyens utilisés au sein de l’action politique. Ces derniers doivent s’accorder de manière très solide avec les aspirations et les valeurs du militant. Les partis politiques, en ayant comme aspiration la prise du pouvoir au sein d’une société ayant plusieurs lignes de fractures différentes, auront tôt ou tard à faire des choix difficiles sur une diversité de sujets, que ce soit la gouvernance du parti ou d’autres enjeux à la portée plus politique. Les groupes un peu plus en marge de l’arène politique traditionnelle n’ont pas un poids aussi important sur les épaules, malgré l’existence de sujets conflictuels dans la plupart des groupes, que ce soit la prostitution chez les groupes de femmes ou encore l’utilisation de stratégies électorales pour les groupes de gauche.

En fait, il serait possible de dire qu’ON a pu profiter de cette perspective, en ayant investi fortement les réseaux sociaux lors de la grève étudiante et en ayant pu montrer qu’ON, en faisant la promotion de la gratuité scolaire et de la souveraineté, tout en critiquant les « vieux partis » et donc par la bande, « l’ancienne manière de faire de la politique », pouvait incarner cet endroit où l’on pouvait pleinement harmoniser individualité et militantisme. Par contre, une fois cet état de grâce passé, la question est plutôt de savoir si les militants resteront cantonnés dans le 2.0. Car on me répondra que malgré tout, ON a réussi à aller chercher un nombre important de jeunes militants dès les premiers temps de son existence. Effectivement, et c’est là la force d’un jeune parti souverainiste, portant un idéal noble et nécessaire que celui de la souveraineté du Québec. ON a pu permettre à de jeunes militants d’avoir l’impression d’avoir un parti de leur âge. C’est peut-être là aussi la tragédie de ce parti, décapité avant même d’avoir pu solidifier assez le parti pour que le départ d’un chef ne devienne pas un enjeu de vie ou de mort et que cette démission soit perçue comme une trahison.

Jusqu’à un certain point, Jean-Martin Aussant, par sa démission justifiée officiellement par le désir d’une vie familiale bien remplie, incarne en partie ce que Jacques Ion appelle la fin du militantisme (Neveu 2011). Non pas que les gens s’indiffèrent de l’action publique, mais plutôt que le militantisme ne sacrifiera pas la vie personnelle et les autres sphères de la vie privée et publique d’un individu. Ces différentes sphères sont multiples et peuvent, dans le cas d’un jeune militant, être facilement superposées, entre autres parce que le terrain scolaire permet une harmonisation entre le social, l’académique, le politique, etc.  Plus l’on vieillit (avec ce que cela implique : famille, travail), moins il serait facile de garder un équilibre entre ces différentes sphères (Passy 2005). Ainsi, les jeunes militants font face à  cet éventuel défi qui peut nous laisser penser qu’une implication politique actuelle n’est pas garante de l’avenir. En effet, Gauthier et Gravel (2003) mentionnent aussi que l’implication politique des jeunes est fortement liée à leur parcours de vie. Cette implication politique dépendrait donc d’un contexte et des opportunités présentes au moment où le choix de l’implication est effectué au détriment, malheureusement, de la participation à long terme. Bref, le renouvellement de l’engagement se fait de manière plus ponctuelle.

On m’objectera qu’il est tout à fait normal de rejeter le profil d’un militant-moine obnubilé par la cause et sans égard pour le reste. Il n’en demeure pas moins que pour un parti politique naissant, tentant de se faire une place sur l’échiquier politique québécois actuel, il n’est pas dit que l’effort collectif sera assez pour assurer la pérennité.

Un manque de présence au sein de la mésostructure est-il un problème pour un parti politique?

De plus, un autre problème guette le parti. Si l’on regarde la genèse des deux autres partis politiques souverainistes au Québec, le Parti québécois et Québec solidaire, on remarque qu’il existait différentes structures préalables à la création du parti. Au PQ, il y a eu un mariage de raison entre différentes tendances relativement éloignées l’une d’entre elles, représentées par des organisations multiples implantées dans différents secteurs tant géographiques qu’idéologiques : le MSA, le RN et le RIN.

Chez Québec solidaire, on retrouve aussi le même principe, alors que deux mouvements loin d’être identiques ont choisi l’alliance perpétuelle au sein d’un parti ayant comme aspiration la prise du pouvoir, nommément Option citoyenne et l’Union des forces progressistes. Le premier étant bien implanté au sein du riche et diversifié réseau communautaire québécois, le deuxième étant une alliance de plusieurs tendances politiques diverses, bien que solidement identifiée à gauche (Beaupré-Laforest 2008).

Chacun de ces deux partis possède aussi certains appuis au sein de la société civile québécoise. S’ils ne sont pas statiques, ces appuis ont à tout le moins le mérite d’élargir le potentiel de déplacement des militants entre la sphère politique classique et celle plutôt civile. Bref, il est important pour un parti politique de tenter de faire des liens avec des organisations qui évoluent dans le très large espace entre l’individu et la société plus générale. Or, je crois que c’est ce qui manque à Option nationale pour devenir un parti aspirant à une certaine forme de stabilité, une présence plus importante au sein du méso, d’où viennent les autres partis politiques.

Sans cela, il reste le charisme du chef, pouvant rassembler des multitudes. Dans le cas qui nous intéresse, il est de bon droit de se demander s’il est possible de passer si rapidement d’une forme de gouvernance basée sur le charisme du leader à une autre, plus institutionnalisée.

Bref, sombre constat en perspective pour ON, car la jeunesse étant un atout certain, elle ne peut à elle seule inspirer une solide confiance. Toutefois, ce parti contribue grandement à la socialisation politique d’une partie des jeunes générations et cette réalité est une très bonne nouvelle pour la souveraineté du Québec. De plus, j’ai parlé d’une tendance observée par les chercheurs, non pas d’une vérité immuable qui impliquerait qu’il ne devrait plus y avoir des jeunes dans les partis politiques. Il y en a beaucoup, qui vont y rester toute leur vie. Par ailleurs, il fut souvent démontré que l’implication politique lorsqu’on est jeune facilite les chances de rester intéressé par les enjeux publics et de retourner, à un moment ou un autre, au sein de la participation politique (Jennings 2002, McAdam 1988).

Ce texte visait à répondre à une justification que je trouvais abusivement confiante et n’implique pas du tout une prévision assurée du futur. Si ON continue à grandir et à devenir une fourmilière à militants dévoués et passionnés, qu’il en soit ainsi et que le mouvement souverainiste en prenne acte. Si le parti périclite, rien n’indique par ailleurs un défaitisme face à la cause plutôt que le sentiment que l’outil utilisé n’est pas le bon.

 

Bibliographie

BEAUPRé-LAFOREST, Catherine : « les origines de Québec Solidaire : Les autres expériences de la gauche politique québécoise » Dans :  Dupuis-Déry, Francis (dir) « Québec en mouvements Idées et pratiques militantes contemporaines », Lux éditeur, 2008, 276 pages

CHARLEBOIS, Josée Madéia : « Êtres politiques : La jeunesse et l’engagement, la socialisation et le cran. » Dans : «  Le souffle de la jeunesse » Collectif d’auteur, éditions écosociété.

FILLIEULE Olivier (dir), « Le désengagement militant », Paris, Belin, 2005, 319 pages.

GAUTHIER, Madeleine et Pierre-Luc GRAVEL. « La participation des jeunes à l’espace public au Québec, de l’associationnisme à la mobilisation » dans « La jeunesse au Québec », sous la direction de Madeleine Gauthier. 2003

JENNINGS, Kent : « Generation units and the student protest movement in the United States : An intra and intergenerational analysis » Political psychology, Vol 23, No. 2, 2002, pp. 303-324

MCADAM, Douglas : « Freedom Summer » : Oxford University press,1988, 332 pages

NEVEU, Érik « Sociologie des mouvements sociaux », La Découverte (Repères), Paris, 1996, 4e édition en 2004.

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